Mardi 3 août 2010 2 03 /08 /Août /2010 10:18


Cas d'école que j'adore prendre en exemple à mes étudiants de première année : Papa, Maman et leurs trois enfants terminent de dîner. Question : qui débarrasse la table ?

Réponse de l'élève Fayol : un planning précis doit être élaboré par le chef pour chaque jour de la semaine ; ne reste donc plus qu'à surveiller l'exécution, récompenser éventuellement de temps à autre et, surtout, sanctionner en cas de non-respect. Il ne doit venir à personne l'idée de contester (le chef a dit !). Par crainte des représailles, l'enfant concerné rumine (en silence) et s'exécute. Généralement, cette option marche bien jusqu'à l'adolescence, après ça peut devenir plus compliqué et les soirées être moins apaisées...

Réponse de l'élève Coase, plus subtile : mise aux enchères de la tâche à accomplir. OK, donc on donne un euro à l'enfant qui débarrasse. Résultat : Les parents sont contents : 1 euro pour se reposer sans drame après une longue journée de boulot, ce n'est pas cher payé. Personne n'en veut à 1 euro ? Bon, 1,50 ? Toujours personne ? OK, alors je fais (= je deale en tant que "salarié" de Maman) et je garde les sous. Amusant, d'un seul coup, les enfants se battent pour débarrasser. Magie du marché, quand tu nous tiens... Liberté de l'accord marchand donc, plutôt que contrainte autoritaire, bien vu. Naturellement, se mettre d'accord sur le prix prend du temps puis - merci élève Williamson - surveiller le respect du contrat aussi. Un gamin peut en effet toujours être tenté par l'opportunisme ! Autre problème : à l'adolescence, la discussion sur le tarif peut commencer à durer, surtout si les enfants pensent à pointer le fait qu'il y a certes une table à débarrasser, mais aussi des serviettes à ranger, une table à nettoyer et à essuyer, etc. Et encore n'a-t-on pas évoqué l'éventuelle vaisselle à faire... Bref, ça va finir par coûter cher et la réponse fayolienne pourrait bien, alors, retrouver de sa pertinence.

Réponse de l'élève Mauss, encore plus subtile : les enfants se bagarrent pour débarrasser en remerciant leur Maman (ou leur Papa) d'avoir préparé le dîner. Ils sont habiles puisqu'ils savent qu'ainsi ils y gagnent le droit, en retour, à 5 minutes de plus avant d'aller au lit et à une belle histoire pour s'endormir. À l'adolescence, ce genre de blagues finit par transformer les parents en chauffeurs de taxi ; mais, pas de doute, la triple obligation du donner-recevoir-rendre marche à plein.

Pourquoi ce petit exemple ? Parce que si les sciences du management sont les sciences de l'allocation et de la coordination de droits de propriété démembrés - merci élèves Jensen et Meckling -, alors la famille est sans doute la meilleure forme à étudier pour en comprendre les enjeux. La famille n'est-elle pas, en effet, le lieu où les relations ne sauraient, précisément, se concevoir au travers du prisme de la grammaire économique puisque on y trouve, par nature, d'abord de l'autorité (parentale) et du don / contre-don, notamment dans les relations intergénérationnelles ?

On rétorquera que la famille, par opposition à d'autres formes d'action collectives, présente des singularités qui interdisent de penser qu'elle pourrait être un objet d'examen pertinent pour les sciences du management : elle est d'essence "naturelle", par opposition à la forme artificielle qu'est, par exemple, l'entreprise ; elle n'est pas finalisée, puisqu'elle ne saurait a priori avoir d'autre but que celui, spinoziste, de "persévérer dans son être". Effectivement, la recherche en gestion, quand elle s'est intéressée à la famille, a toujours retenu l'objet de l'entreprise familiale et de ses éventuelles particularités. Ce faisant, elle est largement restée prisonnière d'une lecture sous la forme de la contrainte, chère à l'élève Fayol, pour pointer notamment la pression exercée par le "clan", la culture commune, conduisant à une efficience spontanée acrrue. Outre que l'on aurait pu pointer que l'entreprise familiale est un lieu, aussi, de disputes, plusieurs éléments justifient de pousser bien plus loin l'examen.

Rarement l'actualité n'aura en effet autant mis en évidence qu'actuellement des relations consanguines entre mondes domestiques, marchands, industriels, civiques pour reprendre les formes élaborées par Boltanski et Thévenot : affaires du Fouquet's, des ambitions successorales du fils du Président de la République, règlements de comptes dignes d'une mauvaise série B américaine entre membres du conseil d'administration de l'une des plus grandes entreprises françaises (affaire Bettencourt contre Bettencourt), Ministres soupçonnés d'abus de confiance pour obtenir quelques avantages (affaire Woerth-Bettencourt), sans parler des divorces et (re)mariages qui font les beaux jours des journaux "people". Oui, tout ceci donne un peu le tourni au chercheur ; et, dans tous les cas, considérer que la famille relèverait d'un espace clos et aux frontières bien identifiées ne résiste pas à l'épreuve des faits. Alors, dès lors qu'elle investit ainsi l'espace public, qu'il s'agit de gérer les crises à répétition, d'user de tous les ressorts du marketing et de la communication pour y parvenir, peut-on raisonnablement considérer que la famille ne doive devenir l'objet d'un examen attentif ?

Mais il y a aussi une raison plus profonde : et si, au fond, la famille en tant que mode d'organisation, dans son principe même d'organisation, de coordination, d'animation était non pas une forme limite, marginale, mais plutôt la forme de référence du management ? Et si, après tout, elle l'avait toujours été ? Et si après tout, le management - et ses techniques - n'avait fait que suivre des évolutions qui ont toujours pris corps, d'abord, dans les relations familiales et, toujours marquées au coin du triptyque des trois formes d'échange humain : la contrainte, le prix et le don - merci élève Perroux ?

Si cette intuition problématique est juste, alors on pourrait attendre rien de moins que de remettre la pensée économique du marché à la place qui aurait dû toujours être la sienne : comme un cas particulier de rencontres entre des agents dont les droits de propriété ont été, artificiellement, remembrés - débarasse la table et tu auras un droit (égoïste) d'utilisation, de profit et de cession sur 1,5 euros. Artificiellement : le gros mot cher à Herbert Simon est lâché. Toute action de nature politique devrait alors être réappréciée et réévaluée à la lumière de ce triptyque - et l'actualité de l'agenda médiatique présidentiel et des "affaires" en cours peut donner du grain à moudre ! 

Parmi celles-ci, des instructions juridiques menées avec la grille de lecture familiale du "qui débarrasse la table ?", et notamment de la réponse de l'élève Mauss, pourraient donner lieu à des jurisprudences exemplaires assez intéressantes et déboucher sur quelques surprises quant à l'appréciation qu'il conviendrait (managérialement) de faire du concept de "soupçon de conflit d'intérêt". Après tout, celui de soupçon d'opportunisme n'a-t-il pas valu le prix Nobel d'économie 2009 à l'élève Williamson ?

 

 

 

J.-Ph. Denis

Par jphdenis - Publié dans : Politique et technosciences du garagisme
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