5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 07:26


J'écris ces lignes au moment où la chaîne Public Sénat diffuse une émission remarquable sur le thème : "un monde sans fous ?". Celle-ci, et l'intervention du Vice-Président du TGI de Paris, m'inspirent une variation pour le programme de recherche "Les mots et les sons".

On conseillera aux âmes sensibles de s'abstenir : "Parental Advisory : explicit lyrics..." comme on dit sur les pochettes ; plutôt "explicit images" dans le cas présent. On en interdira donc volontiers aux mineurs le visionnage. On se contentera de noter que la folie, comme transgression des normes, restera toujours, sous toutes ses formes, dans l'essence même d'une société qui, jamais, ne se comprend mieux que par ses marges. Et tenons ainsi pour un symptôme fort intéressant que ce clip, qui a défrayé la chronique au moment de sa sortie, ait été vu 1 001 613 fois. Rien de moins. 

 

 

 

Ce clip est sans doute l'un des plus marquants que j'ai vus sur ce thème. Avec les films monstrueux de Gaspard Noë, peut-être, qui devraient tenir une bonne place pour les chercheurs qui s'intéressent au thème de la déviance. Qu'il s'agisse d'IRREVERSIBLE, bien sûr ; ou encore de l'insupportable SEUL CONTRE TOUS

Mais retour maintenant à l'émission de télévision évoquée. 

 Le Vice-Président du TGI de Paris évoque, lui, la folie que constitue le rêve d'une société sans risques, sans délinquance, sans anormalité. Ceci a pu justifier, rappelle-t-il, la promesse d'un candidat à une élection présidentielle d'éradiquer la récidive... avant la fin de l'été. Un psychiatre tout aussi remarquable évoque aussi la dimension relationnelle à l'origine de la folie, de ce qui rend fou. Et voici comment je retrouve l'occasion de plonger dans une de mes scènes de cinéma préférées. Peut-être parce que je la vois, d'abord, d'essence "constructiviste". 

 

 

 

Tout ceci, pour les connaisseurs, fait naturellement penser au programme de recherche qui aura nourri l'aventure intellectuelle de Michel Foucault. Un Michel Foucault dont une lecture sérieuse invite à discerner la folie de ce qui la déclenche, qui en est à l'origine, et que l'on oublie parfois emporté par la puissance de la pensée de l'auteur : la violence.

Violence physique, bien sûr, mais aussi violence mentale ou encore violence langagière, puisque le simple fait d'enfermer le monde des catégories procède d'un acte de violence imposé à la diversité du réel. Cette violence qui est celle ensuite de l'enfermement, de l'hôpital psychiatrique (cf. "Histoire de la folie...", "Moi, Pierre Rivière...", "Naissance de la clinique"), de la prison ou de l'école (cf. "surveiller et punir"), du discours sous toutes ses formes, comme celui de l'église et de son confessionnal ("Histoire de la Sexualité", "le souci de soi"). 

Oui, le programme de Michel Foucault était bien d'abord un programme de recherche consacré à la violence, et en ce sens il était profondément nietzschéen. On comprend que par les temps qui courent, il soit fortement réactivé par les chercheurs en management quand il s'agit de chercher un sens face à certaines situations intolérables, comme celles de la souffrance au travail... 

Mais dans le programme de Michel Foucault, il y a un angle-mort, me semble-t-il, en tout cas que j'ai personnellement toujours trouvé trop peu affirmé : le fait que la folie, comme la violence, comme toutes les formes d'oppression entretiennent toujours une relation trouble avec un sentiment premier : celui de la peur. C'est ce sentiment-là qui fait pourtant le lit de tous les obscurantismes, et de leurs corollaires que sont toujours les formes politiques dictatoriales. C'est d'ailleurs la conclusion de cette émission remarquable : Hitler, en 1932, n'a-t-il pas promis, d'abord, de débarrasser la société de ses déviants ?

La peur, la violence - avec quelques autres "objets" avec lesquels ils entretiennent d'étroites relations et auxquels Foucault a donc prêté l'attention qu'ils méritent (ainsi du sexe par exemple) - sont toujours parmi les thèmes les plus difficiles à traiter. Car il faut du sérieux, du recul, de la profondeur de vue sans jamais céder à l'irénisme, sans jamais céder aux sirènes de la meilleure des auto-défenses : détourner le regard. 

Alors que la violence est indubitablement au principe de nombre d'outils et de techniques du management, que cela se voit de manière de plus en plus évidente, avec des conséquences symptomatiques de plus en plus flagrantes (les "suicides"), comment la recherche en management pourrait-elle sans perdre une part de sa raison ne pas se saisir de ces thèmes, ne pas prendre le risque de s'y affronter ? Force est cependant de reconnaître le petit nombre qui s'y risque... 

Reste à savoir aussi comment s'y risquer avec pertinence. On connaît la réponse faite par Bourdieu, grand diagnosticien aussi de toutes les formes de violences sociales, institutionnelles, symboliques. On peut cependant penser avec quelque légitimité que savoir ne guérit pas, que seule l'action guérit. Car je vois cependant personnellement un danger à ne faire que commenter, soi-disant pour soigner les plaies : cela emporte toujours le risque de les rendre plus vives encore. C'est d'ailleurs un peu le reproche qui était fait à Foucault en son temps : dont acte... mais what's up, now ?

Le projet du management ne saurait se réduire à ceux de la philosophe ou de la sociologie critiques ; il ne saurait, sauf à verser dans l'inutilité sociale, en avoir d'autres que d'aider à fourbir des armes pour réenchanter le monde. C'est pourquoi, me semble-t-il, ce thème de la violence entretient de fortes accointances avec le programme de recherche "les mots et les sons" et sa problématique sous-jacente : l'émotion.  

Alors, j'en profite pour poursuivre avec un autre "exemple", que d'aucuns jugeront sans doute assez "violent" sur la forme, mais qui l'est moins qu'il n'y paraît sur le fond. Il est surtout nourri d'abord de l'idée que le renoncement ne saurait être une issue. Jamais. "Take the power back...".  Oui, la (re)prise de contrôle est bien à l'essence de toute stratégie ; et si l'on en juge par le succès connu par cet album il y a quinze ans, il semble bien que ce soit toujours par la musique que les pédagogies sont les plus actives.   

 

 

Ceci confirmerait, au passage, l'intuition houellebecquienne qui n'hésite pas, dans la première vidéo insérée dans ce billet, à rapprocher Pascal des Stooges...  Pascal dont les lecteurs de Bourdieu savent qu'il lui avait d'ailleurs donné matière à méditations. Bourdieu qui, dans cet ouvrage, écrivait d'ailleurs qu'à tout prendre, lorsqu'on lui faisait injonction de se situer, se revendiquait alors le moins mal comme "pascalien".

J'en termine alors sur ce thème délicat avec un peu de publicité, au meilleur sens du terme. Et reproduis donc ci-dessous un texte de la main du Pr. Debeauvais, publié sur ce bolg en août. Je ne l'insère pas en lien : ce serait prendre le risque qu'il ne soit pas lu. On le trouvera, avec d'autres, dans l'ouvrage "de mémoire(s)".

Lisons ce texte. Oui, lisons-le. Vraiment. Et méditons l'"exemple" Vilar qui pourrait bien, comme le titre de ce texte l'évoque, dessiner un beau projet dont gagnerait, je crois, à s'inspirer ma discipline. Cette discipline dont j'ai fait profession et par laquelle la violence par recours à la peur et aux peurs a trouvé des moyens ô combien renouvelés d'expression. Et ce alors même qu'elle ne saurait raisonner autrement qu'en cherchant à se libérer de celle-ci et de celles-ci. Juste parce que c'est là le prix de toute invention du nouveau.

Cela supposerait toutefois le refus de l'idée qu'innovation, pensée et victoire politique feraient nécessairement mauvais ménage. Par les temps qui courent, il semble qu'on en soit encore bien loin. 

 

 

J.-Ph. Denis  

 

 

UNE LEÇON DE VILAR

 

LA NON-VIOLENCE ACTIVE

 

par Michel Debeauvais

 

(version d'avril 2004) 

 

 


J’ai rencontré Vilar pour la première fois à Anvers où j’étais consul de France. Il y présentait Cinna et Dom Juanlors d’une tournée du TNP. Pendant son court séjour, je me suis occupé de la troupe avec beaucoup de plaisir. J’eus l’honneur d’être remarqué par celui que j’estimais alors entre tous et, ensuite, d’avoir lu dans son journal cette note : noter le nom du jeune consul de France…

 

J’avais suivi avec enthousiasme la renaissance du théâtre à laquelle on avait assisté, grâce à lui, dans la France de la reconstruction. Comme acteur, il était particulièrement impressionnant dans les rôles à double face et je garde une préférence pour son interprétation du rôle de Henri IV de Pirandello…

 

Vilar disait de lui-même que, s’il doutait de ses talents d’acteur et de metteur en scène, il s’en reconnaissait un : celui d’avoir su s’entourer. Qu’il s’agisse de l’excellence de sa troupe, de ses peintres, de ses musiciens ou de son administrateur, Jean Rouvet, de son éclairagiste, Pierre Saveron, il s’est rarement trompé ! J’ai ainsi eu l’honneur de l’accompagner pendant quelques années et de faire partie, pour une modeste contribution, de cette aventure magnifique.

 

Notre relation a vraiment commencé le jour où il a décidé de transformer du tout au tout le festival d’Avignon. J’ai toujours admiré chez lui sa capacité de renouvellement et sa sensibilité à l’air du temps ; non en suivant la mode, bien sûr, qui lui était étrangère, mais grâce à une exceptionnelle intelligence intuitive qui lui a souvent fait pressentir les évolutions à venir dans le domaine qui était le sien. Observez comme sa démission du TNP lui a permis d’élargir sa vision du festival : en 1963, il n’est plus le prisonnier d’une logique de production personnelle. Tout en passant la main à Georges Wilson, il sait, ou du moins il sent qu’il ne peut plus se contenter du contexte rituel qui entourait la Cour d’honneur, et qu’il faut profiter de l’adhésion de son public pour s’aventurer dans de nouveaux territoires. Ce qui paraît évident aujourd’hui exigeait alors une intuition peu commune !

 

Son entreprise m’avait d’abord séduit par le souci du public, par la place essentielle qu’il lui réservait. L’exemple de cet artiste capable de renoncer à une carrière personnelle pour se tourner résolument vers la chose publique est passionnant. Il a réalisé son rêve d’un festival sans prix, sans concours, ouvert à toutes les formes du spectacle et voué au public.

 

+++

 

Vilar savait que je m’occupais activement du club Jean Moulin qui lui apparaissait alors comme le club de réflexion le plus intéressant. Il imaginait donc confusément une collaboration entre le club et le Festival qui profiterait du rassemblement d’Avignon pour traiter les questions de société que le club prétendait explorer…

Au cours de notre première discussion chez lui, rue de l’Estrapade, il me proposa en effet, dans des termes plutôt flous et confus, une tribune pour le club pendant le festival. Je ne voyais pas où cela pouvait nous conduire. D’ailleurs, il faut insister sur cet autre trait de caractère chez Vilar : plus ses projets étaient importants, plus il les exprimait obscurément ! Je crois que je ressentais ce dont beaucoup de ses comédiens ont témoigné lorsqu’il les dirigeait : on ne comprenait pas toujours son soliloque marmonné, on agissait pourtant selon ce qu’on avait cru comprendre et le résultat s’avérait ensuite d’une grande clarté. Étrange alchimie due sans doute à un véritable charisme, à un indiscutable pouvoir de séduction, même si parfois l’homme était incommode, ou lointain. Je me souviens qu’il accordait un certain prix au mot complicité qui correspond assez bien à la relation qu’il cultivait avec les gens. C’était un être solitaire, peu expansif, distant par rapport aux autres et à lui-même (n’y avait-il pas un « Toto » qui ne cessait de rappeler Vilar à l’ordre ou de se moquer de lui ? Dans son livre, Claude Roy décrit très bien cette dualité). Plus d’une fois, cette pratique de la solitude lui rendra service en le plaçant au-dessus de la mêlée.

 

Puisqu’il tenait tellement à ces rencontres, je me disais qu’il fallait qu’il en fût le pivot. Je m’occupais alors de planification de l’éducation. Nous étions à l’époque des plans, quinquennaux et autres…, du développement économique, industriel, social… Je crois bien que c’est pour les premières rencontres d’Avignon que fut inventé le terme développement culturel. La décentralisation dramatique en plein essor était animée par une nouvelle génération de responsables de centres dramatiques, le ministère des Affaires culturelles d’André Malraux affichait de hautes ambitions, le un pour cent culturel était l’un des grands thèmes du Parti communiste… Pourquoi ne pas étudier également les voies du développement culturel dans lequel Vilar aurait toute sa place ? Ne devenait-il pas intéressant de réunir toutes ces énergies dans un lieu et, surtout, dans un climat que seul Vilar pouvait créer sans que cela tourne à l’affrontement habituel ?

 

En 1964, l’idée directrice de ce projet était donc de réunir des personnes venant d’horizons très différents. Je dis bien des personnes, car il était précisé que les participants ne venaient pas en tant que représentants d’une organisation ou d’une institution. On trouvait donc autour de la table aussi bien des sociologues comme Edgar Morin ou Joffre Dumazedier, des hommes de théâtre comme Jean Dasté et Gabriel Garran encore presqu’inconnu, des élus municipaux de diverses tendances politiques, des animateurs de mouvements culturels depuis Maurice Delarue (Travail et culture) jusqu’à Germaine Cambon responsable de l’Amicale laïque de Saint Gratien… On y rencontrait encore des metteurs en scène étrangers comme Gianfranco di Bosio ou Mohamed Boudiaf (directeur du Théâtre national algérien), et de jeunes responsables syndicaux ou politiques comme Michel Rocard et Jack Ralite… Je me souviens de la complicité passionnée et inattendue qui se noua entre Jean Dasté et Bertrand Schwartz, directeur de l’École des Mines de Nancy et, surtout, pionnier de la notion de formation permanente.

 

Vilar mettait alors en scène un opéra à la Scala de Milan, mais il nous écrivait des lettres d’instruction détaillées. Il avait trouvé le temps d’aller lui-même à Avignon pour choisir la salle de réunion qui ne pouvait, à ses yeux, que se situer dans le palais des papes. La salle choisie s’appelait la Chambre des notaires, dont le nom le ravissait… Il disposa lui-même les tables, tenant essentiellement à ordonner une mise en scène. Refusant toute présidence, toute prééminence, il assista à ces débats de façon studieuse et assidue, à la place d’un auditeur ordinaire, prenant beaucoup de notes et intervenant rarement. Sa présence libérait les paroles sans jamais les orienter. Il n’était pas passif, mais neutre. Une seule fois, je l’ai vu s’impatienter en entendant je ne sais plus quel homme politique lyonnais affirmer avec sérieux que l’avenir appartenait à la jeunesse… Oui, bien sûr !

 

Sonia Debeauvais assurait la préparation, les contacts, l’organisation, les comptes rendus. Les réunions étaient ouvertes, dans la limite des places disponibles, à quelques auditeurs libres qui acquittaient un petit droit d’entrée. Je jouais le rôle de ce qu’on appelle aujourd’hui le modérateur, et chaque réunion était inaugurée par une communication préparée par l’un des participants pour lancer le débat. Pour leur première édition, ces rencontres se déroulèrent tous les matins de 9h30 à 13h30 pendant dix jours. Elles furent réduites à une semaine les années suivantes. Il est difficile de décrire l’excitation intellectuelle qui régnait au cours de ces studieuses matinées. Les participants se découvraient mutuellement avec une grande curiosité. Je pense que c’était le premier colloque sur les problèmes culturels : il eut beaucoup, peut-être trop, d’enfants depuis. Elles constituaient une véritable université d’été. Elles étaient prolongées l’après-midi par les débats du Verger où, sur une tribune, certains participants des rencontres du matin venaient rendre compte de leur réflexion à un plus large public, et même à un très large public…  C’est ainsi par exemple qu’en 1964, Bertrand Schwartz traita de la formation professionnelle et de la culture, Max-Pol Fouchet de la télévision, Gianfranco di Bosio du théâtre italien d’après-guerre, Joffre Dumazedier du développement culturel des villes.

 

Les Rencontres se poursuivirent chaque été sur des thèmes différents :

-       en 1965, l’école, institution culturelle ?

-       en 1966, le développement culturel régional ;

-       en 1967, la politique culturelle des villes.

 

Les Rencontres d’Avignon prirent fin après 68, plus exactement en 1969 après un ultime essai à Grenoble avec Hubert Dubedout. Elles étaient sans doute arrivées à leur terme naturel, et Vilar n’était pas homme à s’appesantir. Voilà encore un trait de caractère très affirmé chez lui : il quittait les choses sans le moindre regret et passait au chapitre suivant de son existence avec une facilité absolue. Comme Hugo, comme les grands artistes qui ont plusieurs époques dans leur œuvre, il aura connu plusieurs vies en prenant des virages très secs : tous les dix ans apparaît un nouveau Vilar qui se libère de son propre passé, de ses routines…

 

+++

 

J’ai suivi d’assez près l’affaire Oppenheimer. Vilar avait acheté les droits d’une pièce inspirée du procès du grand ingénieur américain à un auteur allemand, Heinar Kipphardt et, comme il me demandait mon avis, je lui suggérai de s’intéresser plutôt aux vraies minutes du procès qu’à leur version dramatisée qui en proposait une version évidemment moins dense. Obtenir les pièces du procès ? Avec les Américains, on peut tout ! Stephan Meldegg, Sonia Debeauvais travaillèrent à une traduction littérale d’où Vilar tira une pièce sans rien récrire, peut-être une phrase, mais pas davantage. Il s’agissait du procès Oppenheimer dans sa réalité qui nous permit une découverte déconcertante : alors que nous escomptions défendre en Oppenheimer le héros d’une juste cause vaincu par un odieux complot, une sorte de Thomas More moderne, il nous apparut sous un jour totalement différent. Il s’agissait d’une intelligence certes supérieure, mais qui, en essayant d’empêcher l’Amérique de fabriquer la bombe atomique pour préserver le rapport des forces, avait effectivement menti. Peu à peu, nous découvrions l’inimaginable : Oppenheimer avait été accusé à juste titre et contraint de reculer sous l’accumulation des preuves de ses mensonges. Cette inéluctable destruction d’un édifice d’apparence noble ne laissait pas d’intéresser Vilar… La pièce ne connut guère de succès, ce qui ne l’atteignait pas. Les échecs n’avaient pas de véritable prise sur lui : son détachement lui permettait de passer rapidement à autre chose. Observez comme il avait su se défaire du personnage qui avait rendu au TNP ses lettres de noblesse : il savait changer d’époque sans regret, il acceptait avec lucidité la marche des choses, aucune nostalgie ne l’habitait. De la même façon, il n’a jamais vraiment considéré que ce qui se faisait en dehors de lui se faisait contre lui. Le sectarisme des brechtiens de la revueThéâtre populaire l’ennuyait plus qu’il ne l’agaçait : que pouvaient-ils comprendre à l’universalité de Vilar ? Plus tard, il est possible que les événements de 68 aient contribué à l’épuiser, mais je ne pense pas qu’il ait cultivé quelque amertume que ce fût. Et l’on peut être certain qu’il fut beaucoup plus déçu par la prestation artistique des amis de Julian Beck à Avignon que par leur contestation ! Il avait pourtant beaucoup apprécié le travail du Living Theatre et en particulier son Antigone et The Brig, que nous avions vus ensemble

.

 

En juillet 68, le maire d’Avignon, Henri Duffaut, n’attendait qu’un feu vert de lui pour disperser les contestataires de la place de l’Horloge. Il m’avait soufflé à l’oreille : « Moi, en dix minutes, je résous le problème ! » Mais l’admiration et le respect qu’il portait à Vilar l’empêcha de commettre cette faute : le patron de la chose publique, à Avignon, ce n’était plus le maire, c’était Vilar, et Henri Duffaut a su accepter, à cet instant, ce second rôle : c’est à son honneur. Peut-être était-il davantage porté sur les spectacles d’opérette mais, tout de même, il accepta de financer nos rencontres et, à l’époque, ce n’était pas monnaie courante ! Je me souviens qu’il dit à Vilar : « Monsieur Vilar, je vous ai toujours fait confiance, et jusqu’à présent je n’ai jamais eu à m’en repentir. » De la même façon, Paul Puaux a retenu la colère des cégétistes et des communistes qui auraient volontiers utilisé la manière forte pour expédier la contestation ! Quant à moi, l’après-midi, je tenais le Verger qui était devenu le lieu de l’expression libre dans des conditions extrêmes. Mais Vilar nous inspirait une maîtrise, une tenue. Il nous a enseigné l’art de la difficile gestion des extrêmes.

 

En août 68, le doyen de la Sorbonne, Las Vergnas, m’informe que le ministre le charge de créer un centre universitaire expérimental. C’est ainsi que je me suis trouvé embarqué dans l’aventure de l’université de Vincennes. J’ai essayé d’y pratiquer ce que j’avais vu Vilar improviser : à travers une non-violence active, trouver les moyens d’une coexistence qui, au début, était loin d’être pacifique. C’est ainsi que nous avons pu contenir les débordements de ceux qui voulaient prolonger mai 68 et qu’Edgar Faure, très astucieusement, avait installés à l’écart de Paris… L’exemple de Vilar nous a permis de tenir, en restant fermes sur nos principes sans avoir recours jamais à la répression. À Avignon, en effet, il avait su écouter la contestation, l’assimiler, la comprendre, d’aucuns diront la récupérer… Récupération, voilà un mot qui empêche de réfléchir ! Comme lorsqu’on insultait Vilar du qualificatif honteux d’humaniste !

 

+++

 

Vilar a toujours été très impressionné par les diplômes et les titres universitaires, lui qui en était dépourvu. Ma qualité d’ancien élève de l’École nationale d’administration plaidait, à ses yeux, en ma faveur. C’est ainsi qu’il me proposa un jour la succession de Jean Rouvet comme administrateur du TNP, mais j’avais alors d’autres centres d’intérêt, en particulier le tiers-monde : j’étais en train de créer l’institut du développement économique et social à la Sorbonne, je n’avais pas l’intention de changer d’orientation pour une responsabilité où je ne me serais pas senti à l’aise. Il tenta à nouveau sa chance à l’occasion du projet sur l’Opéra : une fois encore je refusai de m’engager dans l’administration d’une entreprise où je n’avais pas de compétence.  Je participai à quelques réunions de travail… Je me souviens que Maurice Béjart fourmillait d’idées : il avait bien connu cette maison. Il proposait de la fermer pour une période de jachère assez longue, car il ne croyait pas à la possibilité d’une transition douce… Un peu plus tard, un autre petit groupe s’est réuni chez Vilar autour de la question des Halles et, au-delà, de ce qui allait devenir le centre Pompidou. C’est de ces réunions qu’est issue une des grandes réussites, sans doute, du projet, je veux parler de la bibliothèque publique d’information.

Durant ces années, toutes les questions culturelles susceptibles de prendre une certaine dimension dans la société française se cristallisaient autour de la personne de Vilar : après avoir été l’apôtre du théâtre service public, il était devenu garant du bien public.

 

 

 

(d’après un entretien avec Jacques Téphany)

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commentaires

Dubois Pierre 10/12/2010


Bonsoir Jean-Philippe. Je passais par votre blog pour voir ce qu'il s'y passait ! Pas de chroniques sur le futur des univesités depuis septembre. Ce n'est évidemment pas une panne d'idées de votre
part. Une déception de l'absence de réactions ou une charge de travail de professeur chaque jour plus insupportable ? Je vous encourage pourtant à continuer.


Frédéric G. 15/12/2010



La violence est peut-être la question philosophique et politique par excellence. C'est en tous cas un des objets de pensée les plus difficiles qui soit. Avec la violence, il est toujours question
de lignes de crête, qui départage des précipices immenses. Dans laquelle nombreux sont ceux qui s'abîment...


 


Nous sommes sortis, Dieu merci, d'une séquence historique d'exaltation nihiliste de la violence purificatrice, à laquelle, par moments, Foucault a pris toute sa part : de triste mémoire sont
aussi bien son apologie de Pierre Rivière, que sa défense ambigue de la justice populaire lors de l'affaire de Bruay-en-Artois.


Nous entrons, (et est-ce mieux ?) dans un monde hanté par le fantasme ultime de l'éradication de la violence, et dont Stanley Kubrick fut le prophète génial dès 1972. A cet égard, le rôle d'un
Bourdieu est également à interroger : le concept de "violence symbolique", si fécond soit-il du point de vue théorique, est problématique dans le sens où il élargit à l'ensemble des situations
sociales le champ de lutte contre "toutes les formes de violence". Les usages contemporains du concept de Bourdieu sont d'ailleurs problématiques : toute personne qui s'estime désormais victime
d'une "violence symbolique" est fondée à porter le fer sur le terrain judiciaire. Dernier exemple en date : l'affaire Tintin au Congo. Derrière le projet prophylactique d'une "lutte contre toutes
les discriminations" (donc toutes les violences) se dessine non pas seulement le cauchemar d'un monde parfaitement aseptisé, mais plus encore, le risque de la réintroduction de l'état primitif de
la société d'après Hobbes, la guerre de chacun contre chacun, par tribunaux interposés.


 


Quant à la gestion, il y aurait beaucoup à dire pour ce qui est de son ambiguité par rapport à la violence. C'est d'ailleurs une des raisons qui me pousse à m'intéresser au thème des "risques
psychosociaux" : c'est, d'une certaine manière, le retour de la violence, donc d'une certaine forme de réalité, dans un monde (l'entreprise) qui a été tenté par le mirage de la déréalisation, et
du déni de la violence au profit d'un décor de cinéma parfaitement lisse, fait de "succès", d'"innovations", de "projets", de "développement humain", de "défis à relever". L'univers de la
communication d'entreprise est, le plus souvent, parfaitement kitsch, au sens de Kundera : le kitsch, c'est la négation de la merde. A trop la nier, elle finit toujours, hélas, par ressurgir sous
une forme ou sous une autre. Et les suicides en sont une tragique et nouvelle illustration.


 


La violence ne peut donc se penser, selon moi, qu'en ayant à l'esprit justement son indécidabilité constitutive. Je pense qu'un immense écrivain l'avait parfaitement écrit, il y a quelques
décennies de là : Robert Musil. Dans l'Homme sans qualités, à travers le personnage de Moosbrugger ; tout est là.



Frederic G. 15/12/2010



Malheureusement, alors que je débute seulement mes pas dans la gestion, nombreuses sont mes craintes de pouvoir mener véritablement à bien un projet de recherche qui s'intéresserait ouvertement
au problème de la violence dans le management dans une perspective critique. Il y a probablement des choses que bien des entreprises ne sont pas prêtes à entendre. C'est peut être pour ça que
"peu nombreux sont ceux qui s'y aventurent", comme vous le faites justement remarquer. C'est d'ailleurs l'interrogation qui me fait tant douter : dans quelle mesure les sciences de gestion, qui
se revendiquent comme tournées vers les partenariats avec les employeurs (et c'est ce qui les font vivre...), peuvent-elles être libres par rapport aux conformismes et à la normativité du monde
de l'entreprise ? Y a t-il une place pour un discours libre sur l'entreprise ? En d'autres termes, et pour boucler la boucle : les sciences de gestion peuvent-elles réellement violenter
la gestion ??


Je serais curieux d'avoir votre avis sur ce point...



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