4 août 2010 3 04 /08 /août /2010 12:00


Professeur des Universités, comme beaucoup de mes collègues universitaires, j'ai fini par me décider. J'ai donc ouvert un blog depuis quelques semaines.

J'y tiens ce que je considère être comme un "journal". J'y écris des billets "sur le vif", j'essaye de reformuler des problèmes, je mets en ligne des publications, j'utilise certains supports pour alimenter mes cours. Au fil du temps, se dessine donc les traits d'un regard d’universitaire sur le monde qui passe. Les dates, les titres, les motifs de publication des articles et des pages sont là pour me le rappeler.

Tenir un journal, l'idée n'est pas neuve. Elle n'a au fond rien de bien original. Mais quand celui-ci est tenu par un professeur des universités, au surplus spécialiste de sciences de gestion, voilà qui mérite peut-être un peu plus d'explications. Il y en a trois, qui se répondent, et justifient ce projet qui fait actuellement partie intégrante de mes occupations.

D'abord, il s'agit d'un projet de recherche. L'idée ici est fille d'une conviction : la gestion peut avoir des choses à dire sur les enjeux de société et des contributions à apporter au débat public. C'est ce que j'entends démontrer. Il s'agit en effet de confronter sans cesse le réel et les théories, d'en organiser le dialogue et, éventuellement, le combat. Rien de moins. Et de voir si les nouvelles technologies peuvent être, en ce domaine, utiles. 

Ensuite, il s'agit d'un projet pédagogique de partage. Combien d'étudiants, combien de professeurs ont senti parfois qu'il se passait des choses dans les salles de cours, de la production de connaissances nouvelles ? J'ai longtemps consigné en fin de cours ces "productions" dans des cahiers. J'en ai redécouvert certaines des mois voire des années plus tard, recouverts et ensevelis sous la montagne des urgences à traiter. Avec un tel journal, tenu au fil de l'eau, j'espère parvenir, sur la durée, à faire sortir quelques idées nouvelles de l'enceinte des quatre murs dans laquelle elles ont été créées. Les rendre disponibles en temps réel hors les murs et en conserver, grâce au partage, la mémoire.

Hors les murs... C'est précisément la troisième raison de ce journal. Une raison éthique. Ainsi, combien d'Universitaires ont eu à répondre à des publics curieux de leur emploi du temps : tu travailles demain ? Ou encore : mais dites-moi, combien d'heures enseignez-vous par semaine ? Et l'Universitaire de répondre, en général un peu gêné, que "c'est plus compliqué que ça...". Ce "blog / journal" vise ainsi à partager, de manière naturellement totalement subjective, une partie de ce "c'est plus compliqué que ça...", de ce qui fait le quotidien d'un universitaire. Dans mon cas, d'un Professeur des Universités qui a toujours attaché une importance extrême au pluriel présent dans son titre. Et qui a toujours eu une certaine idée de ce que s'acharner à construire son devenir d'universitaire veut dire.

Bien sûr, ce projet n'est pas sans limites et on peut en discuter la pertinence. Ainsi, ce "journal" n'est pas, par exemple, totalement "transparent". Il est en effet exclu d'y dévoiler des choses qui n'ont pas à l'être : délibérations des jurys de diplômes, de comités de sélection de collègues, élaboration de rapports de thèse, évaluations d'articles pour des revues académiques, etc. On pourrait ainsi multiplier les exemples de ces tâches, généralement qualifiées d'administratives, et qui sont inhérentes au "statut" qui est le mien : toutes commandent la confidentialité et occupent un temps certain dans l'année universitaire. Toutes doivent être passées sous silence.

De même, les inspirations - et donc les publications - sont irrégulières. Elles dépendent du temps resté libre pour se plonger dans des articles de fond, pour renouveler un cœur de compétences qui en a sans cesse besoin pour reposer mille problèmes avant d'en trouver un qui vaut (peut-être) la peine d'être partagé.

Enfin, certains verront peut-être dans ce journal une distraction au regard de la seule chose qui compterait : le plus grand nombre d'articles possible, le plus souvent possible, dans les meilleures revues internationales. Sous-entendu : anglo-saxonnes. 

 J'y vois pourtant, personnellement, un projet de bien plus haute importance : rien moins que celui de participer à l'apprentissage des jeunes et des moins jeunes, à aiguiser les esprits critiques, à animer le débat public avec mes (maigres) moyens et du haut de ma (petite) expertise. Telle est donc l'une des manières que j'ai choisies pour assurer l'acte de production qui justifie que la Société me fasse l'honneur de me rémunérer pour penser.

Alors, bien sûr, je comprends la logique d'un Président auto-proclamé "super-manager" qui voudrait, d'abord me réduire au statut d'employé de mon Université ; et ceci, bien que j'enseigne que, dans notre monde, immatériel, le management tel que notre Président en fait sien les principes - objectifs sans cesse reformulés, attention exclusive aux résultats, zapping managérial - est invalidé, dans son efficacité, avec une grande régularité depuis la fin des années 1980 par tous les travaux de recherche sérieux.

Je comprends aussi l'intérêt politique qu'il y aurait à voir les universitaires n'être obsédés que des résultats susceptibles de prétendre à l'obtention d'une "prime d'excellence scientifique" ; ou alors ne s'intéresser qu'à la gestion des "moyens", du budget, de l'organisation (autonome) dont ils seraient désormais, d'abord, des sortes de salariés.

Mais n'en déplaise à certains, avec ce journal, avec les idées (managériales) critiques qu'il véhicule - et va continuer de véhiculer -, y compris vis-à-vis de la manière dont le pouvoir en place exerce son pouvoir, j'espère être à la hauteur de notre belle Constitution. Cette Constitution dont les Sages du Conseil constitutionnel vont rappeler, vendredi 6 août, qu'elle est exigeante au regard de l'indépendance dont je dois faire preuve.

Celle-ci doit être au service, d'abord, de la connaissance, de sa (re)création, de son partage. Elle doit être mise au support de l'esprit critique et de la culture collective. Bref, elle ne saurait avoir d'autre objectif que d'être au profit d'une démocratie qui ne serait pas fondée sur la seule volonté de maximiser la "performance", le plus haut possible, le plus vite possible.

Avec le recul, cet avis que vont rendre les Sages du Conseil constitutionnel paraîtra, j'en suis certain, d'autant plus sage qu'un certain nombre de scandales (managériaux et financiers) ont démontré, ces dix dernières années, que la dictature du résultat s'accommode trop souvent de vices cachés. Au premier chef, ils ont tous été alimentés par l'intolérance des acteurs aux commandes vis-à-vis de toutes les formes d'esprit critique.

Puisse donc ce petit "journal" contribuer modestement à être à la hauteur de ce principe. Et partager avec ceux qui ne sont pas nécessairement au fait des méandres universitaires l'importance, par-delà tous les discours démagogues et populistes, de la protection dans une démocratie de l'indépendance des Universitaires. Ce principe a une valeur. Il n'a pas de prix, quel qu'en soit le coût. Il est fondement de mon statut. Et il est surtout de ces principes sur lesquels on ne saurait, sans danger, transiger.   

 

 

 

J.-Ph. Denis

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commentaires

Grand Patay 07/08/2010


Excellente initiative! Les commentaires que j'ai pu lire ou entendre lors des grèves et manifestations de l'hiver 2009 m'ont fait comprendre que notre profession (je suis maître de conf') était
très mal comprise par une partie au moins de nos concitoyens. Toute démarche pédagogique visant à restreindre le nombre de clichés qui y sont associés doit être saluée. Je suivrai votre blog avec
attention (ça me permettra de découvrir un peu la gestion), en espérant que beaucoup de lecteurs non-universitaires m'accompagneront.


Paul 22/01/2012


Ma question reste toujours la même. En quoi est-ce que l'autonomie des Universités aiderait les étudiants? En fin de compte, la majeur partie des investissements proviennent des frais de
scolarité que nous chargent les Universités. J'ai lu l'article suivant
(http://www.reseauetudiant.com/dossiers/cours-formation/aide-scolaire/universites-par-pays/bilan-sur-l%E2%80%99autonomie-des-universites-7642-06.htm) qui m'a plus ou moins éclairé sur le point.

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