Dimanche 29 août 2010 7 29 /08 /Août /2010 21:28

 

La rentrée universitaire va très vite maintenant être effective, avec les rattrapages, les soutenances de mémoires, les secondes sessions de recrutement, les premiers cours pour les étudiants déjà "rentrés" (en alternance). Alors, le moment est sans doute venu de faire un retour sur un été riche d'enseignements. 

Il est toujours difficile de dater le début d'une aventure. Peut-être la philosophie en est-elle bien résumée par l'une des premières chroniques sur "l'indépendance des universitaires". Je pense surtout que j'en ai déjà assez fidèlement retracé le "parcours" lors du billet sur le "paradoxe des présents".

Il est vrai que dans toute "aventure", dans tout "voyage" il y a des "moments forts", imprévus, qui arrivent "chemin faisant" : la publication du billet sur l'université, relayé sous forme d'une chronique sur "lemonde.fr" aura donc déclenché la réception du texte de Michel Debeauvais et de ses "souvenirs de Vincennes". Moment merveilleux, suivi de quelques autres, au fil de l'arrivée de ses textes, transformés désormais en "hyperbook".

La simple idée que si j'avais consacré mon été à autre chose - l'écriture de l'article suivant, par exemple - cette rencontre ne se serait sans doute jamais produite, oui, tout ceci me confirme, immédiatement, que cette démarche expérimentale valait le coup. Premier retour sur une multitude d'expériences et d'enseignements.

Cette "rencontre" avec le Pr. Debeauvais s'accompagnait de quatre thèmes d'interrogations sur lesquels je me suis engagé à donner mon avis... alors j'ai pensé, dans un premier temps, que le moment était peut-être venu. La tâche s'est également "compliquée" par un commentaire de Pierre Dubois que je reproduis ici : "les jeunes chercheurs (doctorants et néo-docs) en sciences humaines et sociales, économie et gestion ont-ils intérêt à publier immédiatement leurs résultats en ligne (pour se faire connaître, pour participer au débat public), ou ont-ils intérêt (pour la carrière) à attendre de publier dans une revue labellisée AERES, quitte à ce que leurs résultats soient datés, obsolètes ?" 

Un billet sur le « futur des universités… » devenait donc de plus en plus difficile à éviter. Alors je m'y suis attaché.

J'ai commencé par poser quelques "précautions d'usage" comme il se doit dans nos activités - impossibilité de traiter toutes les questions, regard éminemment subjectif, etc. Puis j'ai tenté de m'interroger sur l'évolution actuelle des universités, j'ai essayé de formuler des interrogations sur leur devenir, le tout sans perdre le fil de ma problématique de départ : l'aventure de ce blog et la volonté de procéder, aussi, à quelques retours sur les expériences vécues. 

La démarche étant difficile, j'ai décidé de convoquer, pour libérer le procès d'écriture, un collègue aux mille visages, une sorte de "pair" imaginaire : j'avais besoin d'être chahuté, poussé dans mes retranchements, apostrophé et critiqué. Je retiens d'ailleurs qu'il faudra que je parle de cette "formule" à ceux mes doctorants qui "peinent" à libérer leur plume. C'est au fil de cette "dispute" avec ce "pair" que j'ai (re)pensé à "Houellebecq" et estimé que cela méritait bien un billet. 

Et puis, d'échanges en échanges, de mots en mots, de lignes en lignes, j'ai commencé à approcher les 8000 mots. Pas de doute, c'était assez déraisonnable pour ce qui ne devait être, quand même, qu'un "billet" de blog ! Je crois surtout que j’ai écrit longuement, beaucoup... trop. Et puis, j'ai fini par juger que, sur l'université, les points problématiques que je soulevais avaient été déjà bien mieux exprimés ailleurs, par d'autres. Alors pourquoi ne pas se contenter de renvoyer à ces contributions : ici, et  par exemple ? 

Des textes que les uns et les autres connaissent peut-être. Des textes qui sont à découvrir, sinon, impérativement avant de pouvoir engager des réflexions sérieuses. Des textes qui ouvrent surtout le débat davantage qu'ils ne le concluent. Des textes qui me paraissent importants, notamment lorsqu'ils établissent quelques "vérités" de bon sens et contribuent ainsi à la grandeur du projet que j'ai toujours vu personnellement dans le travail de l'intellect : moins apporter des réponses que contribuer à élever le débat comme dirait Hirschman. 

Et concernant mes échanges avec mon "pair", le plus raisonnable est devenu de tout refaire, à savoir ne garder que quelques "bonnes lignes" que l'on trouvera ci-dessous ; et savoir, comme dans le procès de toute recherche sérieuse, jeter tout le reste aux oubliettes pour mieux retravailler, encore, et encore. 

On lira donc ci-dessous les motifs pour lesquels ce blog a été "activé", ceux pour lesquels les billets, rentrée aidant, vont sans doute se faire plus rares. Surtout, pourquoi j'aimerais que ce blog se transforme en « support ». Tous ces points sont à débattre, avec grand plaisir. Et comme l'on dit dans nos domaines, ils n'engagent que leur auteur. Pourrait-il d'ailleurs en être raisonnablement autrement dès lors que l'on porte la responsabilité de travailler sur la connaissance ? 

 

 J.-Ph. Denis

 

LE SENS D'UNE "AVENTURE". 

 

- "Alors, c'est quoi cette histoire de blog, mon cher collègue ? Et ce machin, l'"hyperbook" ? Et ce bouton "faire un don" ? Vous faites la charité maintenant, chapeau, voilà qui est glorieux ! Z'êtes devenu cinglé ou quoi ? Z'aviez rien de mieux à faire de votre été ? Passe encore l'idée que l'on réfléchisse au fait que, dans le domaine de la gestion, des bouquins pourraient avoir valeur de publication scientifique, en diffusant plus large et peut-être plus en cohérence avec le projet épistémique de la discipline que les traditionnels articles... Mais là ! Vous faites des trucs comme ça ! Vous nous la jouez à la Debord... ? Vous voulez vous mettre en scène à la Goffman... ? Vous cherchez votre 1/4 d'heure de gloire... ? Vous préférez entrer dans un processus de "starisation" plutôt que de jouer le jeu normal des "reviews" ? Facile de ne pas se soumettre à la critique ! De refuser ainsi la contradiction pour mieux se permettre de raconter n'importe quoi ! Comme dans votre truc sur "ponzi"' ! Et ne me faites pas le coup de me dire que vous avez voulu ici pratiquer quelques-uns des enseignements du "cours de médiologie générale" de Debray ! Ah ça non ! Hein, parce que vous savez bien que "jouer" ainsi des conventions scientifiques n'est pas sans risque...".

 

Cher "pair", permettez-moi de vous dire que vos remontrances ressemblent furieusement à des "hot questions" de soutenance de thèse... ou d'HDR ! Alors je ne vous ferais pas l'injure d'oublier mes expériences de soutenance : encaisser d'abord ; montrer, ensuite, que l'on a compris la critique et qu'elle était fondée, naturellement, puisqu'elle est émise par un "pair" éminent ; et puis, surtout, rendre coup pour coup, toujours.

Alors, cher "pair", permettez-moi donc de vous répondre point par point ; et ceci sans pour autant entrer dans une discussion de fond quant à la médiologie générale : nous ne débattons ici que de quelques expériences et lignes produites sur un blog, je ne m'explique pas avec un reviewer d'Administrative Science Quaterly ! 

 

Donc, point 1, sur cette idée de "blog". Publier, c'est déjà vouloir rendre public, non ? Bien. Alors, je vous réponds par la force des chiffres et vous arrose de quelques "slides" de "soutenance"...


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Oui, vous avez bien vu : 416 visiteurs uniques le 24 août, ayant consulté 865 pages, voilà ce que me disent les statistiques... Poursuivons : 1779 visites "uniques" depuis le 1er août et 4973 pages vues. Et encore le mois d'août n'est-il pas fini puisque mes "données" s'arrêtent au 24 ! Alors, je vous retourne la question : l'expérience ne méritait-elle pas d'être, au moins, tentée ? Cela ne valait-il pas le coup, quand même, en dépit de toutes les limites inhérentes à l'exercice et sur lesquelles je vais revenir, d'essayer de partager quelques articles et points de vue de fond avec le grand nombre ? 


Permettez-moi, cher collègue, de vous interrompre sans attendre. Et je vous réponds immédiatement en vous opposant d'autres chiffres : Jorion, lui, jouit de plusieurs centaines de milliers de visites mensuelles, me semble-t-il ! Donc, pas de quoi être si fier ! Et puis vous croyez que je n'ai pas saisi votre manège, les biais que vous avez introduits : un bon nombre de ces visites n'ont-elles pas été suscitées par quelques écrits placés aux bons endroits ? Je lis lemonde.fr, je suis connecté ! Et jouer sur l'actualité brûlante pour glisser quelques commentaires sous forme de liens sur mediapart, voilà qui est un peu limite, isn't it ? D'ailleurs, ils ont été bien aimables de ne pas résilier vos abonnements ! C'est ce que j'aurais fait à leur place.. Enfin, permettez-moi d'estimer que les problématiques que vous espériez traiter dans certains de vos textes étaient pour le moins allusives, comme dans ce "family business"... Ceci n'invaliderait-il pas, globalement, votre démarche ?.".


Certes, je le concède volontiers : dans notre économie de l'attention, je suis allé chercher, parfois, l'attention là où elle se trouve. Mais quelque chose me dit que le "jeu" auquel je me suis essayé avec ce blog depuis mi-juillet, histoire de tenter une "prise de parole" gestionnaire dans le débat public, oui ce jeu pourrait bien avoir produit quelques effets. Et ceci même si les lecteurs sont d'abord venus par simple curiosité, une curiosité que j'ai effectivement aiguisée ou aiguillée de temps en temps... Mais, cher "pair", nous ne sommes ni l'un ni l'autre des enfants de choeur ! De même que nous n'ignorons rien du fait que la recherche est d'abord un sport de combat. Me contrediriez-vous sur ce point que cela m'intéresserait fort...

Et permettez-moi d'ailleurs d'ouvrir ici une parenthèse, de profiter de cette occasion que vous m'offrez pour pousser un cran plus loin mon "en défense des coquilles...". Ce "blog", que je qualifierais volontiers d'hyper-blog, ne participerait-il pas de cette forme de rationalité procédurale dont on enseigne, après H. Simon et J. March, qu'elle produit des choses un peu imprévisibles en canalisant les comportements, en les orientant, en les guidant. Ici, en permettant de publier, puis d'y revenir, de retravailler, d'apporter des correctifs ? L'inverse d'une simple contemplation égocentrique - que j'ai connue comme vous, je vous rassure - de l'ouvrage paru en librairie ou de l'article publié en "revue", n'est-il pas ? 

Et permettez-moi d'en profiter pour achever le billet sur nos "meilleurs ennemis", Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy. 

Et vous dire que voilà la raison pour laquelle nos deux "grands" écrivains, meilleurs ennemis auto-proclamés donc, me dérangent : l'un comme l'autre sont sans doute trop riches, dans notre économie immatérielle où le "winner take it all", pour pouvoir être jugés réellement "exemplaires" dans leurs propos. Leur absence de pensée de cette industrie de l'édition dont ils sont aussi les produits, voilà qui confine soit à la débilité la plus confondante, soit au cynisme le plus crasse. Dans les deux cas, au nom de l'exemplarité managériale, n'y aurait-il pas matière à leur intenter des procès ?    

Ainsi, imaginer Houellebecq s'arrosant de bouteilles de champagne avec son copain Beigbeder "le maudit" dans quelques boîtes de nuit de Moscou, voilà qui me laisse songeur. Et ce BHL, lunettes de soleil sur le nez à New York, qui disserte sans fin en se glorifiant de son amoncellement de références - on dirait une bibliographie de thèse d'un jeune doctorant !, voilà qui laisse tout aussi rêveur... 

 Ecrire ce billet n'aura donc d'abord pas été inutile pour moi : je viens d'économiser les quelques euros de l'acquisition d' "ennemis publics". Car voilà bien un ouvrage que je n'irai pas acheter. Hors de question de jouer le jeu - que je connais trop bien - d'apporter ainsi de la "valeur" dans une industrie de l'édition dont ils sont d'abord - et au surplus avec un refus constant de cette critique qui m'est si chère - les "hyper-vainqueurs"... 

 J'espère que cela les conduit, au moins, parfois, à quelques contorsions éthiques. Ce serait bien là la moindre des choses. Et laissez-moi vous faire une confidence : si j'ai un jour la chance de rencontrer notre écrivain Houellebecq, lequel convoque les "Stooges" dans l'extrait que j'ai présenté, je lui rappellerais volontiers l'attitude du "leader" du groupe à l'époque, ce cher Iggy Pop.

Si nous n'étions dans cette enceinte que je respecte tant, cette si belle université française, si le respect des convenances ne me l'interdisait, je vous dirais que je lui ferais volontiers ce que ce chanteur faisait aux hippies de l'époque, affalés lors de ses concerts en se saturant de quelques fumées illégales : il sautait de la scène, descendait dans la "fosse", et leur assénait - excusez à nouveau mes paroles qui vont être déplacées, j'en conviens, mais comment faire autrement ? - quelques-uns de ces bons vieux coups de pied aux ...... qui remettent les idées au clair. Pour ce qui concerne BHL, je note que certains se sont déjà occupés de lui adresser quelques tartes à la crème pour le faire redescendre sur terre et lui rappeler que l'existence précède l'essence, que ce sont les actes qui fondent l'exemplarité, pas les paroles...

Je note d'ailleurs que, l'un comme l'autre, préfèrent éviter la belle logique de l'affrontement juridique. Comme j'aimerais pourtant être assigné par eux... Car, ayant un peu d'expériences en ce domaine, je prendrais un réel plaisir à leur faire goûter les subtilités de ce raisonnement juridique qu'ils ont l'air de tant craindre, l'un comme l'autre. Je suis convaincu que cela leur ferait le plus grand bien. Mais je pourrais tout aussi bien leur donner un peu de cette psychothérapie gestionnaire que j'affectionne parfois dispenser depuis mon cabinet versaillais à nos amis de Saint-Germain-des-Prés ou d'autres arrondissements "favorisés".     

 

- Vous vous égarez, mon cher collègue...


Sans doute, veuillez m'excuser cette digression que je craindrais cependant d'oublier si je ne la partageais. 

Alors, revenons plutôt à vos questions. Et puisque mes "abonnements" ont l'air de vous soucier, sachez que j'ai fait un pari qui me semble raisonnable : dans l’industrie de la presse, le pouvoir de négociation des acteurs est-il encore si élevé que les journaux pourraient se permettre de résilier ainsi un abonnement sans autres formes de procès ? Et puis, dans ces commentaires que j'adressais, n'y avait-il pas du fond ?

Maintenant, je vous accorde que vous posez évidemment la vraie question : la "qualité" de ces "visites" et, surtout, le degré d'attention des "visiteurs". Ont-ils lu l'ensemble du blog ? Ne viennent-ils que porter un regard qu'ils s'empressent ensuite de porter ailleurs, sans consulter les liens, sans lire les autres articles, sans consulter les pages ? Bref quelle est la qualité de l'attention qu'ils portent à ce qui est écrit ? Bonne question, donc - merci de m'avoir aidé à vous la faire me la poser !

Bonne question, donc, à laquelle je m'empresse de répondre sans détour : n'avez-vous jamais ressenti les mêmes interrogations avec les articles que vous avez publiés dans les revues ? Combien croyez-vous, sérieusement, qu'il y ait d'articles qui aient une visée transformatrice ? N'y a-t-il pas aussi quelques citations de convenance, de mises en scène à la Goffman ? La vraie question, me semble-t-il, est de savoir si cela sert l'essence du contenu ou si ce n'est qu'une manière de masquer l'inanité du propos, des questions soulevées et des projets.

Et puis, permettez-moi de poursuivre en étant politiquement incorrect : n'avons-nous pas, chercheurs en management, des choses trop importantes à faire partager au public pour cesser, ne serait-ce que de temps en temps, ce petit jeu dont Wittgenstein considérait - mais je parle ici de mémoire des méditations pascaliennes de Bourdieu - qu'il ne servait qu'à nous entregloser entre gens de bonne compagnie ? Au moins, je juge que cela nous change des "slides" powerpointisés...  

Bref, vous l'aurez compris, j'ai joué la probabilité - dont j'espère qu'elle puisse être au moins de 0.5 - que le volume de visites ferait qu'en final, un petit nombre aura, peut-être, été intrigué. Et que ce petit nombre aura, peut-être, fait l'effort d'attention active pour consulter les liens, écouter les vidéos, prendre un peu de ce temps qui nous manque tant, à tous. 

Alors oui, je pense que cette aventure peut jouer un rôle assez complémentaire de celui des publications au format traditionnel. Sans doute pas mieux. Peut-être pas moins bien. Juste une autre manière de "rendre public". Mais vous avez raison, le risque n'est pas négligeable. Et cela me permet donc de vous apporter une précision : je n'entretiendrais pas ce blog tous les jours, ni même nécessairement toutes les semaines. J'aimerais penser qu'il pourrait se transformer, d'abord, en support utile. Et, dans cette visée, la surabondance d'articles, l'attente perpétuelle du "suivant", oui ceci pourrait empêcher la consultation des précédents. Mais l'actualité est tellement provocante que je crains de n'avoir à l'avenir quelques occasions de ne pas respecter cet engagement. 

J'estime cependant que la "mission" que j'assignais à ce blog / journal est maintenant terminée : j'ai partagé bon nombre des idées que je n'aurais jamais pu publier autrement, dans le temps long de l'intention scientifique. Et j'attends maintenant l'avenir qui en sait sans doute davantage que vous et moi quant à l'intérêt d'un blog pour susciter de l'attention active... Mais, au moins, je peux commencer à travailler à des idées nouvelles. N'est-ce pas plus intéressant que de ressasser sans cesse la meilleure manière de publier les idées que j'avais ? Le risque de ne plus faire que bégayer m'a paru, en tout cas, suffisamment significatif pour que j'entreprenne, le temps d'un été, autrement.  

 

J.-Ph. D.

 

 

Suite : Hyper Book "Journal d'un universitaire" 


Par jphdenis - Publié dans : Le futur des universités ? Hors les murs... !
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