10 Oct

Enfin du sérieux. Hélas.

Publié par jphdenis  - Catégories :  #Le "scandale" Kerviel

 

Je goûte assez peu, d'ordinaire, l'auto-référence et l'auto-citation. Ce billet va cependant déroger à la modestie qui sied normalement au doute propre à l'intention scientifique. Car cette modestie a un immense inconvénient : elle rapetisse. C'est gênant quand le "réel" commande d'y aller un peu plus fort que d'ordinaire, qu'il injurie la lucidité. On excusera donc le ton "coup de poing" de ce billet que l'on lira, d'abord, comme un propos d'humeur.   

On l'aura compris : concernant l'affaire Kerviel, il me semble pour le moins très léger d'incriminer un homme seul, même si sa culpabilité ne fait aucun doute (il a d'ailleurs toujours plaidé coupable, juste pas (seul) responsable).  

La bonne surprise - si l'on ose dire - provient alors de l'interview de Jean-Pierre Jouyet, président de l'Autorité des marchés financiers (AMF). Elle est parue dans Le Monde daté du 07 octobre 2010. Par respect vis-à-vis de la législation des droits d'auteur, on ne se permet d'en reproduire que de brefs extraits. 

J.-P. Jouyet fait d'abord un rappel utile : "la "Générale" est, à bien des égards, fautive. Son erreur est selon lui de ne pas avoir eu les mécanismes de contrôle ad hoc. La banque a d'ailleurs été épinglée en juillet 2008 par la Commission bancaire pour "carences graves du système de contrôle interne". Pour cela, elle a dû s'acquitter d'une amende de 4 millions d'euros".

Il est ensuite rappelé que : "l'établissement "a été une banque à la pointe des innovations financières au point d'être parfois aux limites des zones grises. Elle a sans doute payé pour cela"".

Et l'article de conclure, sans détour : "(...) pour l'AMF, ce que révèle l'affaire Kerviel est plus vaste et plus inquiétant qu'on ne le croit. Car selon lui, une telle affaire peut encore arriver. "Aujourd'hui, on ne peut pas exclure qu'une telle fraude puisse se reproduire dans une banque, même si cette affaire a eu pour conséquence un vrai renforcement du contrôle interne", s'alarme M. Jouyet".

En découvrant ceci, je n'ai pu m'empêcher de penser : enfin un peu de sérieux. Il n'est guère étonnant qu'il nous vienne d'une personnalité aussi qualifiée qu'initiée. La tentation est grande, alors, de ne pas bouder son plaisir. 

 Mais, passé ce rapide moment de satisfaction, l'inquiétude revient aussitôt. Car il y a aussi cet autre article du Monde, en date cette fois du 9 octobre 2010. Il est intitulé : "Pour la bourse, la Chine c'est magique".

Il y est question du fait que l'Europe "dort" au niveau des introductions en bourse alors que la Chine "explose". Puis il est rapporté que les ventes en Chine des trois constructeurs automobiles que sont Mercedes, BMW et Audi se sont envolées en septembre respectivement de + 98 %, + 89 % et + 45 %. Et l'article de faire mention de tout l'intérêt qu'il y a pour une entreprise cotée, aujourd'hui, d'afficher ne serait-ce que des perspectives de développements futurs en Chine.    

Ceux qui ont lu ce texte savent qu'il n'est pas besoin d'être très visionnaire pour comprendre pourquoi la Chine est l'idole des marchés financiers aujourd'hui, alors même que l'Europe est boudée. Ceux qui auront le courage de lire ce texte, notamment la section 2.1., p. 11 à 15, conviendront qu'il y a cependant matière à inquiétudes sérieuses quant à cette folle attraction que représentent les promesses du pays du soleil levant. Si besoin est, pour s'en convaincre, on écoutera, et on écoutera encore, cette table ronde. Et on s'arrêtera notamment sur les (més)aventures connues par un groupe qui est présent depuis longtemps là-bas : Danone. 

Alors on conclura ce billet en proposant des éléments de réponse à un autre article paru dans le Monde il y a quelques semaines. Il s'agit de l'édito écrit par E. Fottorino intitulé : "En attendant la prochaine crise financière".

On peut en effet raisonnablement parier que les prochains "Kerviels" évoqués par M. Jouyet sont très probablement en train d'exercer à l'est ; et que les prochaines affaires "Société Générale" ou "ENRON" concerneront certaines de ces entreprises dans lesquelles les marchés placent toute leur confiance dès lors qu'elles annoncent des développements en Chine. Car pour beaucoup, le réveil risque d'être douloureux : les arbres ne poussant jamais jusqu'au ciel, il arrivera fatalement un moment où la volonté d'afficher le maintien d'un taux de croissance à deux chiffres incitera à détourner le regard d'éventuels vices cachés

En tout cas, en ma qualité de professeur ès "garagisme" - cette "science" qui s'intéresse aux conditions endogènes de la création (et/ou de la destruction) de confiance face à l'incertitude -, je ne peux que me réjouir : tous les futurs "scandales" qui ne vont pas manquer d'arriver - sans doute plus vite qu'on ne le pense - vont me fournir matière à d'excellentes accroches pour mes futurs papiers de recherche. Ils donneront aussi de superbes anecdotes introductives pour de futurs cours de "management stratégique international", de "contrôle" ou de "gouvernance". Que du plaisir en perspective, donc. Ou presque.

Parce que je sais que ce "plaisir" que j'éprouve par anticipation sera un peu gâché, qu'il aura un goût un peu amer. Parce qu'on ne se refait pas. Et parce que j'aurais du mal, j'en suis certain, à oublier que ces prochaines accroches et autres anecdotes "scandaleuses" auront quand même eu un prix. Ce prix, ce sera celui du désespoir des épargnants qui y auront cru, une fois encore. Et qui auront vu, avec l'explosion de la bulle de confiance, s'envoler leurs économies, ces économies qui étaient censées financer leurs retraites ou payer les études supérieures de leurs enfants.

Ce prix, ce sera donc, une fois encore, celui du véritable abus de confiance. Pas celui qu'a retenu la justice pour condamner J. Kerviel à 4,9 milliards de dommages et intérêts. Non. Ce vértiable abus de confiance, ce sera celui qui conduit aujourd'hui la SG à faire montre d'une grande mansuétude pour expliquer à qui veut bien l'entendre qu'elle ne réclamera pas son dû à M. Kerviel. Omettant de rappeler que ses dirigeants mériteraient aussi, peut-être, d'être condamnés pour abus de confiance lorsqu'ils procédaient à des innovations repoussant toujours plus loin les limites de l'innovation et des risques.  

Et j'en termine en disant qu'il serait bon que les journalistes d'un journal aussi influent que le Monde prennent, de temps en temps, un peu de distance avec le zapping de l'actualité immédiate. Qu'ils cherchent les cohérences qui se jouent entre leurs papiers. Mais peut-être les services du journal sont-ils tout simplement trop cloisonnés ? Ou peut-être s'intéressent-ils juste trop peu à ce qu'a à leur dire la recherche en garagisme ? Pardon, en management...

A moins que cette dernière soit la première des fautives, par excès de cette modestie qui fait parfois que l'on prend insuffisamment de risques. 

 

 

J.-Ph. Denis  

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Pascal Corbel 10/10/2010


Il est clair que les discours sur l'eldorado chinois ne sont pas sans rappeler ceux de la fin des années 1990 sur l'Internet. A l'époque, il fallait montrer que l'on investissait dans cette
"nouvelle économie" qui allait tout bouleverser. Les entreprises trop "brick and mortar" étaient négligées au profit des valeurs Internet dans lesquelles, par exemple, l'ancienne générale des eaux
transformée en fournisseur de tuyaux et de contenu pour le nouveau monde virtuel investissait massivement sous la férule du visionnaire Jean-Marie Messier !
Il n'en demeure pas moins qu'aller en Chine, c'est aussi aller sur le terrain de futurs dangereux concurrents qui de toute façon seront bientôt sur nos marchés s'ils ne le sont pas déjà...

Quant au plaisir d'analyser les tenants et les aboutissants des futurs scandales, je crains, mon cher Jean-Philippe, qu'il ne soit quelque peu limité par les informations disponibles. Si un
scandale venait à révéler les fragilités du système chinois, je crains que les zones d'ombre de l'affaire Kerviel n'apparaissent comme un modèle de transparence à côté...


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