Partager l'article ! La peur, essence et symptôme de faillite du projet (managérial) sarkozyste: Seconde version (suite aux commentaires notamment, merci ...
Seconde version (suite aux commentaires notamment, merci) du billet posté initialement le 4 août 2010
La peur est-elle un sentiment fondamental de l'être humain ? Assurément. Et tout aussi assurément, elle est l'un des objets de recherche et d'investigation les plus délaissés par les sciences qui se donnent pourtant comme projet la conduite de l'action collective finalisée : les sciences du management.
Alors que le "sarkozysme" est un projet qui ne cesse de se revendiquer des secondes – il y aurait une bonne gestion, fondée sur l’efficacité dans l’atteinte du résultat – tout en jouant avec une grande régularité sur ce sentiment premier, il est intéressant de tenter d’aller au-delà du constat rapide que la peur serait en pratique aussi omniprésente qu'elle serait omniabsente dans les théories managériales : le problème mérite assurément une inspection plus méticuleuse.
Peur de la mondialisation, peur de la perte de compétitivité, peur de la perte d'emploi, peur du déclassement, peur de l'autre... Et puis, bien sûr, peur de la mort. Des peurs qui sont des objets fractals, puisqu'on les trouve à tous les niveaux, dans tous les espaces et tous les temps, qu'ils soient institutionnels, organisationnels, et, bien sûr, individuels. Et puis la peur et ses corollaires, ou plutôt ses reflets : la solitude et l'absence de confiance.
La solitude, d'abord : que se lève ainsi le premier individu qui n'a jamais eu peur ; et éprouvé l'immense douleur de se sentir ne pouvoir compter que sur soi et la crainte de ne pas parvenir à la dépasser. La perte de confiance, ensuite, puisque la peur renvoie toujours à une crainte, une intolérable projection de douleur dont on ne saurait dire pourquoi mais qui paralyse tout ; absence de confiance en soi, bien sûr, mais aussi en l'autre, cet autre auquel le simple fait d'accorder sa confiance constitue une forme de vulnérabilité puisqu'elle suppose que son avenir est, ne serait-ce que pour une petite partie, dépendante d'un(e) autre.
Rien que du bien évident dans tout ceci, dira-t-on ? Certainement. Rien que de l'essentiel ? Absolument, à l'heure où cette peur et ses corollaires que sont la solitude et la perte de confiance sont sous diverses formes sont les traits les plus caractéristiques et les mieux partagés, au moins dans nos vieilles sociétés occidentales. Que disent les discours scientifiques, et singulièrement managériaux, de ceci ? Intégrer l'humain davantage, prendre en compte l'émotion. Certes, mais pourquoi ? Mais comment ? Dans quel objectif ? Au service de quelle fin ? Reconnaissons ici, à l’exception du marketing peut-être - mais de manière assez technique et finalement lointaine - une large absence de pensée de ce que la peur met en jeu d’un point de vue managérial : la perte de confiance qui paralyse. Finalement, ce pourrait bien être notre vieille économie politique qui ait avancé les réponses les plus instructives.
On oublie ainsi souvent combien l'Adam Smith de la théorie des sentiments moraux faisait de la vanité le ressort essentiel des actions des hommes. Et que si le marché est une merveille, c’est d'abord parce qu'il permet de contenir les vanités individuelles, lesquelles peuvent toujours dégénérer en guerre de tous contre tous. La victoire du libéralisme a sans conteste institutionnalisé cette relation des hommes entre eux, fondée sur un dédommagement réciproque entre individus propriétaires de choses. La peur de se faire avoir conduit alors à la fameuse confrontation des intérêts privés d'où émerge comme par magie, en théorie, le prix qui permet l'échange. Cela peut, un temps, apaiser bien des angoisses existentielles. C'est cela qui est aujourd'hui en crise dans le projet "sarkozyste". De trois manières.
1. « Travailler plus pour gagner plus et consommer plus… ». Sous-jacente au processus de la victime expiatoire, René Girard a parfaitement modélisé la logique de désir mimétique qui est sous-jacente à l'apaisement que procure l'acte d'échange marchand. Cette logique même de mise sous tension et d'apaisement s'est trouvée tout à la fois sursollicitée sans relâche ces vingt dernières années tandis que les conditions technologiques permettaient qu'elles le soient de manière continue. All you can eat, all you can buy… Assurément, la crainte, et donc la peur, est toujours là : qu'il s'agisse de donner aux enfants ce qu’ils attendent de peur de ne plus être aimé ou d’avoir peur de passer à côté de la bonne affaire. Les dérives sont nombreuses. L'obésité des classes populaires et moyennes des sociétés occidentales qui courent les soldes sur le net ou dans les grands magasins une fois le repas à 1500 calories pris chez Mac Do. Cette recherche permanente d'apaisement de la peur conduit, on le sait hélas trop bien, à des comportements addictifs, à des successions de phases d'euphorie et de dépression constamment alimentées par des stratégies marketing toujours plus offensives et agressives. Le paradoxe est alors qu’à trop jouer avec le feu de la fuite dans l'illusion consumériste, les acteurs de la globalisation techno-marchande ont pris le risque de scier la branche sur laquelle ils ont assis leur puissance. En ayant formulé comme horizon indépassable la seule croissance matérielle, la bagarre pour la conquête de droits de propriété et l'acharnement à les défendre, seul contre tous, le projet qui a valu l'élection de 2007 a pris le risque d'un terrible retour de manivelle dès lors que l'illusion se dissiperait.
2. « La tyrannie de la sanction du résultat ». En 2007, on se rassurait, en se disant qu'il allait enfin y avoir un pilote dans l'avion, que les ultra-riches, de plus en plus nombreux, avaient forcément une vision, qu'ils étaient surdédommagés à raison, parce que le monde était bien complexe et qu'il nous fallait donc accepter que, pour affronter cette complexité et nous protéger, il fallait les surpayer. Il fallait surtout les faire (re)venir chez nous. Surtout. Mais tout ça c'était avant. Avant l'été 2007 et septembre 2008. Avant que l’on constate que, dans notre monde interconnecté, certains sont au-dessus des lois puisqu’ils ne subissent finalement pas la sanction du marché (les banques). Ils sont "too big to fail". Ou "too high to assume", puisqu’ils assument les soi-disant succès (l’autonomie des universités) mais ne sont pour rien dans les échecs (« la faute à la crise, pauv’cons » »). Alors tant pis pour « la croissance avec les dents ».
3- « La culpabilisation de la performance ». On connaît la logique de la course sans fin après la performance : sans relâche, renvoyer à l'individu la responsabilité de ses actes, susciter sans cesse chez lui la crainte de ne plus être performant, l'amener à toujours se (re)projeter en avant, à (re)construire son potentiel en l'invitant à considérer que le passé ne vaut rien au motif que seul l'avenir doit compter. La logique en a été parfaitement démontée par Richard Sennett. On notera cependant la manière dont sont (sur)jouées désormais les peurs ancestrales (« l’étranger ») pour reprendre le contrôle de l’agenda médiatique, et ceci avec avec une solution (illusoire) clé en main, bien sûr. On compte peut-être ainsi faire oublier les "affaires" comme les échecs patents au regard des objectifs affichés à l'origine - et que l'on s'étonne encore que l'on ait pu sérieusement penser qu'ils pouvaient être atteints. Et on remarquera aussi, plus fondamentalement, l'étonnant paradoxe qu'être élu pour cinq ans, c’est par nature s’extraire du système de sanction au fondement de l'idéologie que l'on revendique.
Le projet affiché en 2007 était celui d'une société fondée d'abord sur la crainte et la défiance, sentiments intimement liés à une peur de l'autre, sous toutes ses formes, et à la préservation de ses intérêts individuels, renvoyant dès lors sans relâche l'individu à des questions d'égo, pour le meilleur ou pour le pire. On peut ne pas partager cette philosophie ; elle a cependant le mérite de sa cohérence, et les résultats d'élections démocratiques commandent de respecter le choix du plus grand nombre.
Mais convoquer sans cesse l'idéologie marchande, en faire le moteur de ses actions, de leur justification et de leur légitimité, sans s’en appliquer à soi-même, le mot est faible, le principe premier, voilà une bien étrange manière d’être exemplaire. Et compter sur une certaine propension à l'amnésie pour continuer, voilà qui est visiblement un bon calcul à court terme (cf. sondage IFOP sur les mesures qui seraient plébiscitées par les français) mais pourrait bien s'avérer dangereux à moyen / long terme (cf. édito du New York Times).
Dans tous les cas, les sciences du management portent une responsabilité éthique singulière : rappeler, sans relâche, les responsables à leurs engagements et à leurs résultats, et ce sur la longue durée. Car seule l'exemplarité, tenue sur cette longue durée, crée la vraie confiance. Pas les gesticulations tactiques, attisant les peurs au gré des intérêts et des calculs court-termistes, et qui ne sont au fond rien d’autres que l’expression d’une impuissance... managériale.
J.-Ph. Denis
La peur financière aussi : les agences de notation, le regard inquisiteur du FMI
Salutations
Combat contre les dysfonctionements de la justice de notre pays...
Lettres ouvertes aux candidats aux élections Présidentielles.... A lire sans modération. Merci
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