7 novembre 2010 7 07 /11 /novembre /2010 23:07

 

Essai projectif pour introduire ce billet : imaginez trente enfants équipés d'un IPad, relié en wifi à celui du prof'. Imaginez la possibilité de "promenades", de "ballades", d'ouverture des possibles que ceci permettrait en termes d'apprentissage : rien moins que des décodages, en temps réel, des actualités à la lumière de connaissances de valeur ; rien de moins, aussi, que de participer à la reconquête de cette idée en perdition de l'utilité et de l'importance de la culture pour ne pas être simplement un veau.

Dans cette projection, les "vieux cons" continueront certainement de penser que, décidément, c'était bien mieux avant. Quand l'instituteur était respecté par principe. Que les jeunes obéissaient, par principe. Qu'il y avait des choses que l'on devait faire juste parce qu'on le devait. Oubliant par la même que, quand ils étaient jeunes, jamais ils ne se sont comportés comme ça... 

Les "jeun's", eux - comme ils aiment à se faire appeler - seront convaincus que l'apprentissage qui leur sera ainsi proposé aura été considérablement "augmenté" par rapport à celui d'avant. Qu'ils y gagneront l'accès à des grilles de lecture que l'on ne parvenait plus à leur transmettre et qui avaient dès lors pour caractéristique première de ne plus leur être d'une quelconque utilité. Il s'ennuieront moins à l'école. Enfin. 

Fin d'une anecdote introductive pour un billet qui poursuit l'idée de tordre le coup, d'abord, à un lieu commun : celle selon laquelle la dématérialisation de l'écrit serait aujourd'hui la problématique fondamentale des Apple, Amazon, Sony, etc. Et pour continuer de creuser ici une réponse à quelques milliards de dollars en disant que, vu des lunettes du chercheur en garagisme stratégique que je suis, c'est le cartable, plus que le livre, qui est le véritable noeud problématique aujourd'hui.

Pourquoi le cartable ? 

D'abord, parce que l'on sait que la chaîne de valeur qui emmène de la production à la distribution et la consommation de livres coûte, et qu'elle coûte cher. Elle ne résistera donc pas, sur la durée, à des reproductions à coût nul. Dans un contexte de déficits publics toujours plus importants, de prix des m2 toujours plus élevés, d'économies de CO2 nécessaires et donc d'appel au "nomadisme" , cette caractéristique de réduction drastique des coûts de transaction autour de la connaissance est un point non négligeable qui ne peut qu'emporter le succès du livre, mais aussi de l'enseignement, numériques : cela permettra de lire hors les murs, à coûts de reproduction et de transmission nuls. 

Ensuite, parce qu'il suffit de voir un gamin partir au collège pour se dire que près de dix kilos sur le dos, portés ainsi huit heures durant, ce n'est pas bien sérieux. La pression sociétale va donc s'exercer de plus en plus fortement pour que le système éducatif tienne compte des possibles des nouvelles technologies afin d'alléger le cartable. A l'heure où le besoin de sécurité autour de la santé n'a jamais été aussi pressant, il y a fort à parier que les futures évolutions de l'école feront donc la part belle au numérique ; et cela présentera l'immense avantage, par ailleurs, de réduire d'autant les investissements matériels nécessaires (trousses, règles, crayons, et autres joyeuseries qui peuplent depuis la nuit des temps les cartables des bambins, petits comme grands).  

Enfin, parce que c'est l'art de la pédagogie lui-même qui est aujourd'hui en crise, comme l'est son corollaire : l'autorité fondée sur la tradition. Numérisation aidant, les apprenants - comme on les appelle dans les bureaux ministériels - vont n'avoir de cesse que de pousser à l'invention de nouvelles formes en ce domaine, d'en réclamer sans cesse. On le constate déjà avec le powerpoint, qui peut permettre de donner l'illusion d'un transfert de connaissances, et ce même s'il n'en est rien dans les faits. Le temps passé en cours deviendra alors de plus en plus un temps d'opportunité : si les élèves et étudiants ont le sentiment de pouvoir apprendre plus, beaucoup plus, ailleurs, d'avoir d'autres choses bien plus folichonnes à vivre - comme on le pense souvent  à ces âges -, alors l'incitation sera forte à continuer à vouloir créer pour eux des offres autres, différentes, "Ipadisées" ou "Kindlisées".

Les "liseuses" et autres IPad ne sont donc que les symptômes d'évolutions majeures dont il faut prendre pleinement conscience. Et comme toute innovation vient d'abord, des enfants, c'est donc par eux que la révolution numérique va réellement faire basculer dans la techno-cité. L'enjeu est fondamental.

Une société qui se veut démocratique ne peut durablement "tenir" sans un minimum d'éducation et de culture de ses enfants, sans s'interroger sur le meilleur moyen de transmettre ce qu'elle a appris de meilleur. Rappelons en effet qu'à chaque livre ouvert, c'est la question de cet accès à la culture qui est en jeu. Et, prise en ce sens, une révolution numérique qui ferait lire plus les enfants serait une bonne nouvelle. Mais on sait aussi que les effets crémaillères de la route de la connaissance appellent du temps, de l'énergie, de l'effort, et que ceux-ci ne se produisent qu'avec la patience et l'apprentissage de l'ennui. J. Kerouac, lorsqu'on l'interrogeait sur les langueurs de son "sur la route", ne répondait-il pas que "Sur la route", précisément, c'est d'abord l'ennui qui prime...     

Dans tous les cas, ceci engendre plusieurs problématiques stratégiques fondamentales pour tous les acteurs, de toutes les industries, qu'elles soient liées à l'enseignement, à la culture, au diverstissement... Toutes les industries, en fait. Parce que les conséquences sont, a minima, d'une quadruple portée : économique, sociale, sociétale ou encore éthique. 

Les conséquences économiques de la révolution du cartable sont, évidemment, considérables. Ce sont bien tous les acteurs de tous les segments de la chaîne de valeur de l'industrie du "livre" - ou plutôt de la culture - qui vont devoir se mettre "à la page". Il y aura des morts, à n'en pas douter. Et, comme toujours, ceux qui survivront seront probablement ceux qui auront été capables de concevoir de nouvelles formes de "services" créateurs de valeur nouvelle pour les usagers : auteurs, éditeurs, imprimeurs, libraires, distributeurs, creusez-vous les méninges, des pistes existent qui sont à creuser avec beaucoup d'imagination ! Et, une fois encore, l'inertie sera la plus grande chance et le pire ennemi de tous : plus grande chance car il faudra identifier les compétences distinctives et prendre appui sur elles sans se trahir pour profiter de cette révolution afin de réaffirmer ce que l'on est ; mais cette inertie sera aussi la plus grande ennemie : parce que la peur de perdre les acquis peut, à tous moments, paralyser l'action. A nouveau, le cas Polaroid est à méditer !

Les conséquences sociales sont aussi potentiellement extraordinaires : on pourrait attendre de la révolution du cartable rien de moins qu'un amoindrissement possible des inégalités quant à l'accès à la connaissance ; mais aussi des frontières physiques extraordinairement vacillantes désormais, par exemple entre les jeunes des banlieues et ceux des "centre-ville". Ne soyons pas naïfs, cependant : le risque est là, aussi, que les inégalités se développent et s'amplifient comme jamais. Entre, d'un côté, les enfants des quartiers privilégiés, dont les parents seront connectés, qui iront dans des collèges et lycées tout aussi connectés, avec des "super profs" au sommet de l'art de la "promenade" culturelle et cultivante ; et de l'autre, des enfants issus de familles peu cultivées, toujours plus dépassées, subissant toujours davantage une fracture numérique, à la fois matérielle et culturelle. Comme elle l'a toujours été, d'ailleurs, entre les groupes sociaux. 

Les conséquences sociétales de la révolution du cartable sont sans doute hors de portée d'imagination. Une chose toutefois est sûre : il n'aura pas échappé à l'observateur un peu averti (et notamment aux DG des grandes chaînes de télévision) que les enfants commencent à moins regarder... la télévision. Ceci est la meilleure des nouvelles, si tant est que l'on puisse saisir cette opportunité pour qu'ils ne retombent pas dans les débilités que leur propose déjà la "toile" en temps continu et sans surveillance des parents (même les parents les plus impliqués ne résisteront pas aux capacités de "hacking" de leurs enfants). 

Restent enfin les conséquences éthiques. Elles englobent en fait les trois précédentes et justifient de parler enfin vraiment de la révolution du cartable qui va se produire, à n'en pas douter, plus vite qu'on ne le croit. Ainsi, n'entend-on pas ici ou là qu'un mode possible de réponse à des industries dévastées par la gratuité pourrait résider dans l'insertion de publicités dans les livres ? Si les livres en question sont ceux qui nourrissent des cartables tout aussi numériques, alors c'est la publicité qui finira par décider de l'éducation des cerveaux dans nos sociétés. Ou comment l'économique pourrait bien, définitivement, primer sur toute forme politique... 

Alors, pour le meilleur ou pour le pire cette révolution du cartable ? La réponse, on l'aura compris, ne peut être que nuancée.

D'un côté, la numérisation de l'écrit et plus généralement de tous les moyens de communication constituent les prémisses d'une révolution dont on ne peut que pressentir aujourd'hui l'ampleur. Elle permet de nourrir l'espoir de davantage de reprise en main de leur avenir par les individus, de davantage d'active coopération comme disait Friedrich Von Hayek de la part des collégiens, lycéens, étudiants, jeunes ou moins jeunes. Les possibilités d'apprentissage pourraient bien en être, effectivement, décuplées. Comme les possibilités d'invention du nouveau.    

D'un autre côté, parce que le cartable est le contenant de ce qui est censé ensuite "percoler" dans le lent procès de la fabrique du cerveau, de la mémoire, des souvenirs et des apprentissages critiques et responsables, alors la révolution du cartable constitue un enjeu stratégique majeur pour toute société qui se veut démocratique. La responsabilité sociale et sociétale des organisations, couplée à la contrainte de survie économique, n'aura donc sans doute à l'avenir jamais aussi bien porté son nom. Puisque numériser ainsi la pensée et l'écrit ne peut conduire qu'à transformer la manière elle-même de penser des individus. Cette pensée qui est d'essence immatérielle, comme le sont toutes les formes d'échanges humains d'ailleurs. Ces échanges qui resteront, toujours, marqués au coin des trois logiques du don, de la contrainte et du prix. Et ce, aussi numérisée soit la société, aussi dématérialisés que puissent devenir les vecteurs de co-mmunication. 

Alors, à chacun de se faire une idée quant à la viabilité d'articulation de ces formes anciennes pour traiter d'une problématique dont l'apparente nouveauté n'a finalement d'égal que l'évidente ancienneté : se demander ce qu'il y aura dans le cartable demain, et comment cela sera utilisé et avec quels effets, c'est s'interroger sur l'avenir des enfants. Ces enfants, jeunes comme vieux, qui auront toujours besoin, d'abord, de confiance dans la bienveillance de ceux censés les aider à la plus belle conquête qui soit : grandir. Par les temps qui courent, le moins que l'on puisse dire, c'est que la reconquête de cette exemplarité-là, propre à nourrir ces apprentissages-là, n'est pas gagnée, est un sujet de débat et de réflexion de premier ordre. Et je suis certain que ce n'est pas vous qui me contredirez, mon cher Michel ! 

 

 

J.-Ph. Denis

 

 

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