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Mercredi 21 septembre 2011 3 21 /09 /Sep /2011 11:57

 

 

 

 

Vous avez probablement lu cet édito, remarquable, du Monde (daté 18-19 septembre). 

 

 

Editolemonderecordsfinance

 

S'il est remarquable, c'est pour au moins trois raisons.

La première de ces raisons, c'est cette formule : "A la hausse ou à la baisse, les marchés n'ont manifestement pas besoin d'EPO pour se surpasser". Ceci est faux. On s'en est expliqué dans ce billet récent, comme dans celui-ci qui date un peu maintenant. 

La seconde de ces raisons, c'est cette phrase : "C'est en trichant avec les règles censées encadrer ces jeux dangereux qu'un trader de la banque UBS en est arrivé à lui faire perdre 2 milliards de dollars. (...) Le trader d'UBS, mis en examen par la justice britannique, aurait fraudé et trompé la vigilance de ses supérieurs. Gardons-nous de condamner une profession ou une institution au motif qu'elle abrite une brebis galeuse". La formule a le mérite de la nuance et de la raison. Mais elle sonne faux. Car si ce ne sont certes sans doute pas les "traders" qui sont à blâmer, ce sont assurément, en revanche, leurs "supérieurs" qui doivent l'être. Tous leurs "supérieurs". Alors que cet "EPO" surconsommé aura permis à ces dirigeants et à leurs équipes de "junkies" - comme dirait peut-être le Professeur Jensen - de privatiser sans vergogne des "bonus" (conduisant à des rémunérations ahurissantes), tout en mutualisant les risques de leurs "overvaluing strategies". Ainsi de la désignation, toujours, d'un "bouc émissaire" - d'une "victime expiatoire" dirait sans doute René Girard - des résultats dramatiques de leurs stratégies folles... 

La troisième de ces raisons, c'est cette assertion : "(...) Il est inquiétant d'apprendre que les cahotteries de ce salarié duraient, selon UBS, depuis trois ans. C'est-à-dire depuis que, au lendemain de la série noire des subprimes, de la faillite de Lehman Brothers et de l'affaire Kerviel, les banques du monde entier et leurs autorités de contrôle avaient promis que tout serait fait pour ne pas recommencer les mêmes folies". Le Monde en déduit une grande théorie, qui fait largement fureur actuellement : il faut rétablir la séparation entre activités de banque de dépôts et activités de banque d'investissement pour "sanctuariser" les premières. Lassé de produire des commentaires dans le Monde, et puisque Georges Ugeux a produit un "billet" de blog sur le même thème, j'ai préféré laisser en cet endroit mon commentaire. Il m'engage, seul.

 

"Il faut en finir avec les ergotages. La fin de la séparation entre activités de dépôt et activités de marchés n’aura été qu’un moyen de plus, au service d’une fin identique. http://0z.fr/Wes4P
Les systèmes de contrôle interne sont le point (théorique) faible de la gouvernance d’entreprise, dont les pratiques puisent leur légitimité dans le travail académique de Jensen & Meckling et leur article séminal de 1976 (cf. la très didactique recension en lien : http://leg.u-bourgogne.fr/wp/1010201.pdf ).
Deux cas de figure, alors.
Cas 1. On adhère à la théorie de l’agence (et à la théorie de l’architecture organisationnelle sous-jacente), qui a rendu légitime l’inflation salariale des PDG et de leurs équipes – comme l’a rappelé récemment M. Lévy (interrogé sur l’imposition exceptionnelle des hauts revenus sur France Inter). Auquel cas la théorie est claire : la conception des systèmes de contrôle interne est la seule responsabilité des dirigeants, démesurément rémunérés à ce titre au regard de l’importance de la tâche. Toute « faute » dans ce domaine doit donc leur être imputée. Point.
Cas 2. On juge la théorie impraticable, tant elle ne se comprend qu’à l’aune de son idéologie. En clair, une telle responsabilité sur les épaules des équipes de direction, en matière de systèmes de contrôle garantissant l’intégrité et la transparence de l’information est totalement illusoire et irénique. Dont acte. Alors, les salaires et stock-options versés l’ont été indument. Ils doivent être rétrocédés, puisque cela représente une spoliation sans précédent historique sur le dos des « moutons » que sont les porteurs de titres (i.e. les actionnaires, au nom desquels on prétend agir).
Dans les deux cas, ni Kerviel, ni Adoboli ne sont coupables ou responsables. Il n’en va pas de même pour Leeson, puisque les codes de bonne conduite n’ont réellement eu d’impacts, et fait leur apparition en France, qu’à partir de 1995 (rapports Viénot 1, Viénot 2, Bouton…). C’est d’ailleurs – et ce n’est pas un hasard – à dater de cette période que l’inflation des salaires des dirigeants a littéralement explosé.
Pour conclure : cette répétition des scandales n’est que le symptôme d’un aveuglement collectif au désastre dont il faut enfin avoir raison ; l’illusion savamment entretenue depuis quinze ans doit être dissipée ; les vraies culpabilités et complicités doivent être enfin instruites, et les réels responsables et coupables traduits en justice.

Cordialement."

 

Un commentaire, un blog... Et puis un "fil" Twitter... 


Editolemonderecordsfinancewitter  

 

Ceux-ci pas contre "la" finance "folle", celle contre laquelle on ne pourrait soi-disant rien ; mais bien contre des dirigeants irresponsables qui auront su utiliser au mieux - et continueront évidemment de le faire - les fils de la "résocratie oligarchique", si bien diagnostiquée par le Pr. Cotta, pour ne jamais être sérieusement inquiétés.

Reconnaissons que ceci est bien maigre. L'éditorial du Monde démontre cependant, par l'absurde, que les journalistes n'ont plus aujourd'hui, au mieux l'énergie, la volonté, la possibilité, au pire les compétences, pour traiter réellement des questions que posent, dans leur ensemble, ces scandales politico-stratégico-financiers à répétition

Alors, scinder les activités des banques, sanctuariser les "dépôts"... ? Oui, peut-être. Sans doute. Traduire les dirigeants en justice, en leur qualité de mandataires sociaux desdites entreprises ? Beaucoup plus certainement.

Et allons même un cran plus loin : qui sont les membres des conseils d'administration desdites sociétés ? Leurs missions ne relèvent-elles précisément du contrôle des dirigeants, de leurs stratégies, de leurs équipes et des risques associés ? 

Dans ce billet, comme plus généralement dans ce blog, on ne fait que soulever quelques questions dont on sent aisément l'ire générale qu'elles seraient susceptibles de déclencher : "quand on est abstrait tout le monde s'en fout ; quand on est concret, tout le monde se fâche..." rappelait à raison, il n'y a pas si longtemps, M. Hirsch

Avons-nous la volonté - singulièrement nous, "chercheurs" - de formuler de tels problèmes et d'aider à les instruire ? Nos sociétés, elles-mêmes, au fond, le souhaitent-elles ?

Répondre par l'affirmative supposerait de refuser la froide lucidité du constat du règne des oligarchies pour préférer un idéal, qui ne peut jamais être poursuivi autrement que comme un but, et en ce sens est certes un leurre mais aussi un moteur de l'action : la démocratie. Surmoi Aronien oblige.

Face à un tel combat politico-scientifique à armes bien inégales, les technologies nouvelles ont au moins le mérite, pour ceux qui estiment ne pouvoir faire autrement sauf à ne plus accomplir le métier pour lequel la société les rémunèrent, de le continuer par d'autres moyens. C'est en tout cas ce qu'aurait peut-être dit Carl Von Clausewitz.


 

 

J.-Ph. Denis

 

 

 

N.B. : après avoir invité à réécouter la conférence d'A. Cotta, on reproduit ci-dessous les extraits déjà mentionnés dans ce billet.

 

 



 

 

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/313-AgrPOGL._SL500_AA300_.jpg

 

 

 



 

 

Par jphdenis - Publié dans : Le "scandale" Kerviel ?
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Commentaires

Bonjour Professeur Denis,

J'ai beaucoup apprécié vos interventions sur le blog d'Aliocha, je me suis senti moins seul, merci !

Aliocha ne supporte pas la contradiction, elle a donc fermé le sujet sur lequel nous avons échangé... Dommage !

Je regrette qu'un économiste et un sociologue de votre qualité n'ait pas été appelé à témoigner dans l'affaire "dite Kerviel", pour éclairer la Cour sur les méthodes actuelles de management des grandes Entreprises. L'extrait de "Swimming with sharks" n'est pas de la science-fiction ! C'est une réalité quotidienne pour de nombreux Cadres et je reste persuadé que Jérôme Kerviel était soumis à de fortes pressions dans l'exercice de ses fonctions.

Ceci n'excuse pas ses "fautes", qui me semblent par contre largement partagées par son employeur. Mais la Cour semble vouloir rester sourde à tout argument provenant d'une autre source que SocGen. Je me demande dès lors à quoi a bien pu servir ce procès en appel, réplique exacte de la 1ère instance ?

Quid du contrat de travail transformé en "mandat" ? Les protections accordée au salarié par son contrat, du fait de sa dépendance hiérarchique, ont ici été bafouées.

Par contre, cette "affaire" aura un retentissement bien au-delà du 24 octobre, quelle que soit l'issue. Puisse t-elle faire réfléchir sérieusement sur le "monde des requins" qu'est devenue l'Entreprise...

Bien cordialement.

Commentaire n°1 posté par ramses le 07/07/2012 à 15h16

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