4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 11:11

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Exit, Voice or Loyalty ?

Réponse à M. Henri Guaino

 

Par Jean-Philippe Denis

 

(suite à la tribune publiée dans le Monde daté 27-28 février, p. 17 : “Ce n’est pas aux diplomates de concevoir la politique étrangère de la France” : http://lemde.fr/gSw3J9)

 

Au moins, M. Guaino pourra dire qu’il sait qui signe cette tribune !

Il est vrai que mon indépendance est garantie par notre Constitution. Ce n’est pas le cas des membres du groupe « Marly ». Et puis pourquoi prendre trop de risques ? Après tout, il ne reste que 400 jours de présidence avant l’« exit » que vont très probablement imposer les Français par les urnes si l’on en croit les sondages.

Exit… Le mot par lequel s’ouvre le titre du formidable ouvrage d’A.O. Hirschman — « Exit, Voice, Loyalty », publié en 1970 — est lâché. Rappelons-en la problématique : face aux situations de déclin (dans les organisations, mais aussi au niveau des États), trois attitudes sont concevables : la défection — l’« exit », donc  -, la prise de parole — la « voice » — et puis la loyauté — « loyalty ».

En 2007, le candidat Sarkozy, devenu président, avait fait de la défection, de l’exit, le coeur de son projet politique. Rappelons en effet que chez Hirschman, l’exit est la figure sous-jacente au marché — puisque le client peut toujours pratiquer l’exit vers un concurrent. Il s’agissait ainsi d’en finir avec ces années « Chirac » perdues, de mettre en oeuvre une « rupture » susceptible d’enrayer le décin français

Une véritable rupture par l’exit, donc : plus de flexibilité (du travail) et de marché partout (vertu de la propriété !), plus de liberté pour travailler plus et gagner plus, plus d’hyper-présidence et d’hyper-résultats… Plus, toujours plus, avec une logique implacable magistralement diagnostiquée par Hirschman : la possibilité de l’exit — puisque son corollaire est la peur qu’il puisse, aussi, advenir par la magie du « marché » — crée la dynamique, repose sur l’envie d’avoir toujours plus, de croître toujours davantage. C’est le fameux « greed » cher à Adam Smith… dont on a juste oublié de dire que pour que certains aient plus, il fallait aussi que d’autres aient moins. Mais bon, passons, la « croissance avec les dents » allait, c’était certain, créer plus de richesses, au profit de tous donc.

Ce projet reposant sur la vertu de l’« exit » s’est effondré. Le président l’a d’ailleurs rappelé : crise financière d’abord, crise économique ensuite, crise de l’euro après, crise du monde arabe aujourd’hui… Et un président dépassé donc, de plus en plus dépassé, engagé sur la pente irrémédiable du déclin. Avec, donc, son propre « exit » qui se profile de plus en plus distinctement…

Et c’est donc dans ce contexte de faillite projective généralisée que M. Guaino réclame une loyauté hirschmanienne au corps des diplomates. Comment osent-ils user ainsi de leur « voice », pour défendre des intérêts corporatistes, au surplus en masquant leur identité (qui ne peut donc être que syndicale) ? On reconnaîtra à M. Guaino cependant d’être exemplaire de loyauté lorsqu’il l’assume : c’est au Général de Gaulle, et à une certaine idée du rôle de la France sur la scène internationale qu’il est d’abord fidèle.

Un esprit espiègle s’étonnerait que cela conduise à un alignement aussi radical sur la politique extérieure américaine… ou à mettre sur écoute un Général de division français au motif qu’il a exprimé des doutes sur la stratégie militaire en Afghanistan ! Mais bon, Henri Guaino le dit et l’assume : silence et loyauté, partout, toujours.

Venons-en maintenant à la troisième attitude : la « voice ». Cette prise de parole, dont l’objectif premier est, nous dit Hirschman, d’enrayer la situation de déclin. C’est ce que nous sommes tenté d’entendre dans la prise de parole de nos diplomates. Ne sont-ils pas d’ailleurs dans la droite ligne de celle exprimée, dans les colones du Monde, par MM. Védrine et… Juppé ?

Cette « voice », c’est aussi la voie empruntée par les populations dominées des pays arabes, au prix de leurs morts, pour renverser leurs dictateurs infects. Cette « voice », c’est l’essence même de la démocratie. Cette voice, c’est précisément celle que les dictateurs finissants ont tenté de museler en fermant les accès au web des populations (à facebook, à twitter…). Cette « voice », c’est finalement celle d’un président américain qui a su, avec des mots justes, ériger au rang d’exemples les populations de Tunisie et d’Égypte, pour appeler à la rébellion les peuples dominés du monde entier.

Notre président, lui, préfère promettre la peur d’un tsunami migratoire, après un été consacré aux « Roms ». Il est donc logique que B. Obama soit en train de lui ravir la place dans les livres d’Histoire qui nourriront l’imaginaire de nos petits-enfants. Simplement parce qu’il a compris, lui, que le Web 2.0 décuple le pouvoir de la « voice » hirschmanienne.

L’intervention présidentielle du 27 février 2011, la chute de la tribune de M. Guaino sur les banques — qui ont montré qu’elles maîtrisaient d’abord à merveille l’« exit » 2.0. ! — resteront les symboles forts du ressort profond de la faillite de la présidence Sarkozy : une incompréhension complète, totale, des enjeux politico-stratégiques à l’heure du techno-monde.

 

(Tribune également publiée à l’adresse : http://abonnes.lemonde.fr/idees/chronique/2011/03/01/exit-voice-or-loyalty-reponse-a-m-henri-guaino_1486477_3232.html).

 

 

 

 

 

 

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