Partager l'article ! Un "mauvais" texte ?: Ce texte a été initialement publié le 8 j ...
Recul aidant, on se dit qu'il a au moins un mérite, aussi "mauvais" soit-il : celui d'exister. Alors, on le reproduit ci-dessous, dans les articles de ce blog dont tous les jours qui passent confirment que, tel la "crise", il peine à s'arrêter. Et que les vanités individuelles y sont, peut-être, aussi, pour quelque chose...
J.-Ph. D.
Dans le Monde, daté 7 juillet 2011, pages « Décryptages-Débats » (p. 22 pour être tout à fait précis) nous est livré un affrontement – d’idées – en bonne et due forme. Le thème ? La (dé)mondialisation.
Le président de la République lui-même s’est exprimé sur la question, pour considérer la question comme « légitime »… avant de la railler, comme à son habitude (habile) d’avocat d’affaires – on ne se refait pas comme ça.
Il faut dire qu’il faisait beau, au moment de ce discours : les carnets de commande d’Airbus étaient en train de se remplir… à grande vitesse. Bien sûr, il ne s’est pas embarrassé de préciser que l’industrie évoquée ne comporte que deux concurrents sérieux – et un troisième, Chinois, en devenir. Bref, que l’on est dans l’exemple extrême d’un oligopole politisé, et donc très loin du marché de la concurrence pure et parfaite qu’il semble parfois prendre pour référence.
Enfin, passons. Et revenons plutôt au débat mentionné puisque celui-ci a au moins le mérite d’exister et que cela rend enfin une contradiction sérieuse possible, échéance 2012 aidant…
A notre droite, donc, Pierre Lelouche, Secrétaire d’Etat chargé du commerce extérieur. La thèse défendue ? La « démondialisation » heureuse, prônée par certains – aux « extrêmes », mais aussi à « gauche » aujourd’hui – ne peut être qu’une « fable ». L’argumentaire déployé ensuite est connu : le problème n’est pas de démondialiser – ce « phénomène » s’impose à nous tous – mais celui de la compétitivité de notre industrie et de nos services dans une économie mondiale. Notre salut consiste donc à progresser, encore et encore, sans relâche. Plutôt que de rêver – nous qui passons notre temps à nous plaindre -, prenons plutôt pour benchmark l’Allemagne qui s’en sort tellement mieux que notre France empêtrée dans ses rigidités insupprotables. Passée cette déclaration d’intention, prononcée avec une extraordinaire régularité depuis vingt ans, la terreur de la croissance « à deux chiffres” des « BRICS » est ensuite, bien sûr, agitée comme un épouvantail.
Et la conclusion de s’imposer d’elle-même, avec la force de l’évidence et du bon sens commun : il faut continuer à accélérer dans le sens des réformes (enfin !) effectuées ces dernières années. Pêle-mêle, sont ainsi cités : le soutien à la recherche et à l’enseignement supérieur (ah, cette belle « autonomie des universités »…) ; l’allègement de la fiscalité productive (insupportable !) ; les mesures en faveur des PME qui sont, comme chacun sait, la vraie force de l’Allemagne. Bref, on connaît la musique…
A notre gauche, évidemment, la thèse défendue par Jean-Claude Werrebrouck est inverse : démondialiser s’impose au nom du respect des hommes et de la nature. D’un côté, le dumping social est source d’une précarisation généralisée pour les anciennes classes moyennes de nos pays industrialisés, qui sont dès lors les “victimes” de la globalisation des échanges - et on ne tardera pas à rappeler la problématique très actuelle de la souffrance au travail et des “suicides”. De l’autre, la nature nous impose un développement durable, sans lequel nos enfants seraient les victimes de nos égoïsmes mimétiques de consommateurs effrénés. Ou comment Alfred Sauvy, et son homme, “marcheur qui n’atteint jamais l’horizon… », fait un retour explosif sur le devant de la scène… économico-politique.
L’argumentaire de cette thèse, par maints égards « alter », est tout aussi connu, au moins pour les initiés. D’un côté, les « effets » de la destruction créatrice schumpeterienne ne sont plus « amortis » par le coussin des gains de productivité, puisque le travail s’en va désormais profiter à d’autres, à l’autre bout du monde. Au surplus, le combat est par trop inégal entre un « travailleur » italien - on aurait pu dire français - et un « travailleur » chinois, rémunéré envirion 50 fois moins cher (deux bols de riz dirait… E. Zemmour). D’un autre côté, il faut réviser nos modes de consommation : la rivalité mimétique nous enferme dans une spirale qui ne peut être qu’auto-destructrice. Plutôt que de subir cette orchestration menée depuis les sièges des grands groupes multinationaux, trans-étatiques, il nous faudrait donc renouer avec l’esprit de Bretton Woods et logiquement, relire, sérieusement… Keynes.
Assumons que l’on voit mal comment ne pas être d’accord avec la morale portée par cette seconde thèse, tout en reconnaissant son immense fragilité face au constat implacable de la première : dont acte, mais comment faire si nous sommes seuls à… démondialiser ? On notera enfin l’erreur d’une référence trop facile à Keynes : car si ce cher Keynes avait coutume de dire qu’à long terme, nous sommes tous morts, reconnaissons que dans notre techno-monde, le long terme arrive parfois très vite (cf. les “PIGS”…). D’où l’idée, implacable, défendue désormais par notre président-candidat : élire un candidat de gauche, c’est nous promettre le devenir des grecs. Implacable, oui.
Quoi qu’on en pense, quelles que soient ses convictions, le lecteur moyen - que nous estimons être - se trouve, au terme de ces lectures, fort dépourvu : comment pourrait-on sérieusement imaginer que l’une ou l’autre de ces thèses soit crédible ? Et vers qui se tourner, alors ? Gageons que telle est aussi, très probablement, la question que se posent une bonne part des 15% de français qui se disent être séduits par les sirènes délétères du Front National, du moins si l’on en croit les sondages. Autorisant le pari de notre désormais président-candidat de jouer sur la “jurisprudence Chirac” : accuser la gauche de naïveté au premier tour, pour vaincre Marine au second ; et voilà comment on espère, donc, avec une forte probabilité, être réélu en 2012. Un pari pas insensé, mais sacrément risqué tout de même ; et osons ajouter : comme à ce à quoi il est habit(u)é…
Parce que, assurément, d’un côté, face à l’éveil de la Chine et de son près d’1,5 milliards d’habitants, auquel il faudrait ajouter le milliard d’Indiens sans parler des B, R, et S, comment peut-on sérieusement penser que l’on pourrait être, demain, compétitif ? Et, d’un autre côté, dans le monde globalisé qui est aujourd’hui celui que nous connaissons, comment imaginer un instant ce que donnerait une démondialisation qui s’afficherait comme telle ? Le repli sur soi en déclencherait d’autres dont nous serions les premières victimes ; avec, à terme, un risque d’exacrebation des tensions nationales, et donc d’une guerre sans merci… Si l’Histoire ne se répète pas, notons qu’elle invite parfois à des parallèles fort instructifs (ah, cette crise de 2007… sans précédent depuis 1929).
Fort heureusement, certains, dont nous faisons partie, ont lu Watzlawick et les travaux de l’école de Palo Alto. Et ils reconnaissent donc, dans ce débat, l’essence même d’une injonction paradoxale : d’un côté « sois compétitif ! ». Certes, sauf que c’est impossible… De l’autre, la promesse du « retour à la maison ! ». Oui, sauf que l’on est pas assez idiot pour penser que ce serait une issue viable, du moins à terme : y a-t-il en effet pire cauchemar que le retour sous le toit familial après avoir goûté à la liberté de l’indépendance ?
Et voici comment l’on se souvient du principe premier de l’école de Palo Alto : se sortir de l’ornière des injonctions paradoxales qui enferment et finissent par rendre, au sens propre, fou, suppose de pratiquer l’art du décadrage. Penser différemment, en dehors de la boîte, comme on le dit parfois dans certaines publicités, souvent américaines.
Qu’est-ce que ceci signifie ? Que les uns et les autres, tout simplement, oublient que les discours qu’ils véhiculent - « guerre économique sans fin » contre « morale sans relâche » - sont anxiogènes. D’un côté, peur de ne pas être compétitif demain – ce que le marché n’a de cesse de nous confirmer avec une grande constance, soyons rassurés sur ce point. De l’autre, peur du lendemain, pour soi et pour les enfants – ce que la poussée du FN finit par confirmer, n’en déplaise aux belles âmes.
Décadrer, c’est donc penser autrement. C’est plus que jamais possible, autant que nécessaire. Parce que l’économie du XXI ème siècle est celle de l’innovation et de la connaissance. Parce que ces dernières violent toutes les lois économiques traditionnelles, conçues pour le monde – matériel – des choses ; parce qu’elles appellent la création du nouveau, pas la recherche d’une « performance » univoque (entendue comme un « faire à moindre coûts », comme on le dirait dans le cadre de la RGPP).
Parce que l’innovation suppose de refuser toutes les peurs, au premier chef de l’autre. Parce que l’innovation suppose de se défier, enfin, d’un vocabulaire hérité du pire l’Histoire et de la pensée, économique comme politique : gageons que les universités, durablement affaiblies par des réformes portées au nom d’une autonomie dans laquelle les initiés auront d’abord reconnus l’un des postulats de la figure très 1980’s de l’homo-oeconomicus, en seront, sur la durée, l’une des démonstrations.
Notre salut ne passera donc pas par de tels discours lénifiants, de droite comme de gauche. Elle passera par l’innovation stratégique. A savoir : une capacité à réinventer, capacité qui ne saurait se concevoir autrement que puisée aux sources d’une singularité économique, culturelle, historique, politique, revendiquée.
La France doit se penser en exemple, sans jamais vouloir se poser comme telle. Elle doit libérer les énergies innovantes, qui sont nombreuses, dans ses quartiers, ses cités, ses banlieues… comme il en est aussi encore - si, si ! -) dans notre VIème arrondissement. Elle doit aussi, sans relâche, sanctionner les responsables qui ont failli.
C’est l’exemplarité du courage face à l’incertitude de nos dirigeants qui insipirera les courages ordinaires ; pas les renoncements et les replis sur les recettes éculées du passé, dans lequelles ne croient, au fond, que ceux qui y ont un intérêt de court terme dans leur volonté de maintien au pouvoir, ou de conquête de celui-ci. A défaut, effectivement, le risque d’une poussée des “extrêmes” est avéré. Ils en seront, à droite comme à gauche, les premiers responsables.
Le XXIème siècle sera celui des vraies transformations : accomplir plutôt que produire, oser plutôt que désirer, avancer quoiqu’il arrive, avec l’espoir de penser que l’on sera soutenu si l’on tombe. Voilà ce dont notre société a besoin : d’éducation, encore et toujours, au courage.
Alors, candidats à la magistrature suprème – ou supporters des candidats… – quittez les pages débats du monde ! Ravalez les idées du siècle dernier ! Lisez plutôt l’extraordinaire tribune de Michel Serres : éduquer au XXIème siècle. Vous y trouverez idées et – enfin – espoir. Vous pourriez surtout tenir là les moyens de tenir, enfin, un discours vraiment "sérieux".
Et voilà comment l’on conclut que ce sont les idées scélérates qu’il nous faut, collectivement, d’abord, déglobaliser ; ces idées “capitales” - titre de l’ouvrage de L. Bernstein - par lesquelles la crise nouvelle est arrivée, et par lesquelles arrivera la prochaine. Ces “idées” qu’il nous faut enfin vaincre, pour inventer un monde autre. Ces idées qui ont surtout été le terreau sur lequel, avec une grande régularité, s’est ensemencé le pire d’une Histoire, qui peut toujours, elle, à tout instant, redevenir mondiale.
Jean-Philippe DENIS
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