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Extrait de l'HyperBook "Mémoires de Crise",
Collection « Bibliothèque du MAUSS numérique », 24 septembre 2010, 112 p.
(ou disponible pour Kindle, IPhone, Ipad, Stanza, Sony EReader... )
MEMOIRES DE CRISE
(III)
Operating System - VOICE
(avec vidéos)
- Part 1 -
Je suis une mémoire incertaine.
Être une mémoire incertaine, c'est, paraît-il, un point commun qui unit tous les enfants nés avec le cordon ombilical autour du cou, tous les rescapés de noyade, tous les « survivants » revenus d’un coma : depuis le moment de crise qu’ils ont vécu, ils ont le sentiment désagréable de n’être qu’en sursis.
Cela a une conséquence directe : tétanisés à l’idée que tout pourrait s’arrêter à n’importe quel moment – puisque cela aurait pu ne jamais démarrer – ils sont d’abord des spectateurs du temps qui passe. Alors, faute de pouvoir faire autre chose, ils le regardent, le voient évoluer avec un curieux sentiment que la marche des choses se déroule sans qu’il leur soit possible d’y prendre une part directement active.
Souvent, ils passent alors à côté de leurs vies. Ils sont comme des inadaptés. Ils passent leur temps à proposer des commentaires. Certains en font parfois des œuvres, qu’il s’agisse pour eux de s’émerveiller devant la beauté du monde ou bien de dénoncer ce qu’ils en voient de laideur.
Il n’y a rien de scientifique dans cette hypothèse que ceux qui développent des visions du monde différentes auraient pour point commun d’avoir approché la mort – physiquement, moralement, socialement, identitairement, tout ce qu’on veut. Reconnaissons cependant qu’à lire des auteurs aussi différents que Kerouac, Brautigan, Foucault, Deleuze, Girard, qu’à chercher à identifier précisément un point commun, on est vite tenté de trouver celui-ci.
Parmi ces grands noms, Deleuze soutenait que le sentiment de honte était le motif le plus puissant de philosopher. Honte par rapport à ceux que l’on sait enterrés ; honte, peut-être, de la chance de ne pas l’être alors que l’on aurait logiquement dû l’être. Oui, assurément, ce ressort de la honte est puissant. Et si l’on ne saurait avoir l’outrecuidance de se ranger parmi ces grands esprits, en revanche on accepte très volontiers de se placer dans cette catégorie des « en sursis » honteux (cliquez ici).
Acte I - Démarrages
Je suis né en 1983, quand il a levé les bras au ciel. Et que j’en ai pleuré. Quand je me suis dit que si ce n’était pas pour ressentir ça, pour faire quelque chose comme ça, alors ça ne valait pas le coup de continuer. Je suis donc descendu dans le jardin. Il faut dire qu’il n’y a sans doute pas grand-chose de pire que de grandir en banlieue parisienne.
Je suis descendu et j’ai regardé très attentivement le mur. J’ai très consciencieusement fait rebondir trois fois la balle. Il s’agissait de ne pas se louper. Enfin la chance était là. Une double faute et s’en était fini. Il fallait tout recommencer. Quand on touche de si près le but, quand l’instant de la libération apparaît si proche, la perspective de ne pas parvenir à conclure est insupportable.
J’ai donc plissé les yeux et j’ai regardé le mur bien en face. Il fallait que cet ace passe. J’ai légèrement incliné ma raquette sur la droite, la balle bien coincée là, juste entre le manche et le tamis. J’avais le geste parfaitement en tête : lancer le bras droit en même que le bras gauche, trouver la juste hauteur pour que la frappe soit parfaite, et faire partir le bras le plus vite possible pour augmenter la vitesse de percussion. Je ne savais pas à l’époque que je faisais partie des adeptes de je ne sais quelle psycho-sophrologie de bazar.
Toujours est-il que ça a marché. Le coup est parti tout seul, à la plus juste des vitesses, et la balle est allée s’écraser à l’endroit exact que j’avais choisi. Il a baissé les yeux à la même vitesse que mes bras sont montés au ciel. Le chat a sans doute cru que je devenais fou. C’est vrai, comment pouvait-il imaginer ce que ça fait de battre Wilander en finale d’un tournoi du grand chelem ? Et pas n’importe lequel : Roland Garros ! Et que je n’étais pas n’importe qui : que j’étais ce gosse venu du Cameroun, métis de père black et de mère blanche, pour qui les promesses de l’avenir n’étaient pas roses, sauf à avoir ce machin secret et que tout le monde m’enviait : le talent.
Entre la vision de mon succès, en cette fin d’après-midi du dimanche, et sa concrétisation, les choses n’ont pas été simples. Mais aucun grand objectif ne s’atteint sans quelque traversée du désert. La mienne avait débuté un peu après ce mois de mai 1983. C’était un dimanche soir. Et, même si cela paraît étonnant, il y a pire que le dimanche soir. Il y a les dimanches soirs de défaite…
La vie d’un gamin est régie par quelques rites immuables. L’un de ces rites, c’était le tennis du dimanche soir. Qui en avait décidé ? J’avoue que je n’en sais toujours fichtre rien. Mais c’était comme ça, c’était l’heure du tennis. Et par je ne sais quelle lubie, mon père avait décidé que j’étais prêt. Prêt à entrer dans la cour des grands. Prêt à venir flouer le sol en dur et à échanger quelques balles avec la déjà ancienne génération.
Soyons honnête, je lui en avais mis plein les oreilles. Les quelques moments où il était à la maison, je lui racontais mes parties enfiévrées, les heures passées à se disputer des finales de grand chelem, et les échanges somptueux où ne manquaient que des caméras pour immortaliser l’instant. En fait, je le soupçonne d’avoir voulu voir de ses propres yeux. D’avoir voulu juger sur pièce. Et si, après tout, le gamin avait quelque chose ? Et si, après tout, c’était un sportif ? Et si, après tout, il pouvait faire quelque chose de sa vie ?
Quand je suis rentré sur le court, j’ai tout de suite senti que les conditions climatiques n’étaient pas favorables. Il faisait froid là-dedans. Et puis, ces courts couverts, avec leur éclairage qui venaient te prendre en pleine gueule quand tu lances la balle pour servir, ce n’était quand même pas ce que l’on pouvait rêver de mieux pour des débuts professionnels.
En plus, j’ai tout de suite senti que je n’étais pas le bienvenu. Tous ces types, plus ou moins affiliés à ma famille, qui partageaient tous un goût prononcé pour les bagnoles, dont certains avaient fait profession de les réparer, ils n’étaient pas là pour rigoler. Le tennis du dimanche soir, c’était le moment où l’on venait vider ses frustrations, où l’on martyrisait une balle pour oublier. Et j’ai vite compris que c’était moi qui allais être le souffre-douleur.
C’est vrai que ma présence était un peu incongrue et ne pouvait être, dans tous les cas, que déplaisante. Il n’y avait en effet que deux possibilités. La première : je jouais comme un Dieu, comme je l’avais, plutôt habilement, laissé entendre à mon père. La conséquence directe aurait été que ces types à la quarantaine bien sonnée se seraient trouvés ravalés à leur médiocrité tennistique. Et j’aurais ainsi brisé le mythe : dans cette salle, on ne jouait pas un tournoi de l’ATP, il n’y avait pas de stars internationales.
C’est, hélas, la seconde possibilité qui a eu les faveurs du destin. Celle où j’aurais joué comme un manche, et même pire. Celle où pas une balle, même de service, ne serait tombée du bon côté du filet ou à moins de trois mètres de la ligne d’en face. Celle où, avec des sourires entendus, les vieux auraient pu sans état d’âme continuer leur vie d’avant après avoir montré au p’tit môme de quoi il retournait quand on voulait jouer au tennis. Ils s’en sont même sûrement marrés en rentrant chez eux.
Avec mon père, pas un mot n’a fusé sur le chemin du retour. En rentrant à la maison, j’ai même cru qu’il n’y aurait pas d’orage parce que je savais que quand il l’avait mauvaise, il pouvait y aller fort. Et là, il était plutôt calme. J’aurais dû penser que s’il ne s’énervait pas, c’est que la situation était grave et que j’allais payer le prix fort.
Ca s’est passé pendant le dîner. Il l’a lâché d’un coup, comme une bombe.
« - Si vous saviez comme il m’a ridiculisé. Ah, ah ! J’avais l’air malin ! Je leur avais dit qu’ils allaient voir, que l’on tenait de la graine de champion ! Moi qui m’imaginait qu’il battait des classés ! Et quoi ? Incapable de retourner un service. Nul. Mais alors plus nul que nul. Complètement nul ». Et puis il m’a regardé bien droit dans les yeux et il a lancé, assassin : « C’est pas beau de se vanter quand on est mauvais, c’est pire que d’être juste mauvais ».
J’ai quitté la table en réprimant mes larmes. J’ai entendu au loin qu’il en remettait des couches et des couches, parce que maintenant il était vraiment énervé. Et quand il était comme ça, il pouvait charger pendant des heures.
Je suis rentré dans ma chambre et j’ai pris « les 100 conseils pour jouer au tennis » de Börg. Je ne sais combien de fois je l’ai lu et relu, mais je sais en revanche parfaitement pendant combien de temps j’ai planché : jusqu’à ce que je prenne ma revanche.
Ca s’est passé à domicile cette fois-là. Sur mon terrain. Et j’avais bien préparé mon coup. On était convenu de se retrouver à 13 heures. Et je l’avais pris par les sentiments en lui disant combien ça me ferait plaisir de faire une partie de tennis avec lui. J’étais certain que les évènements d’il y a quelques temps étaient de l’histoire ancienne pour lui. Qu’il avait oublié, trop occupé avec ses problèmes au garage et à se chamailler avec ma mère pour des histoires qui ne m’intéressaient pas. Pas moi.
Des jours et des jours que je m’entraînais. J’avais même prévu un entraînement le matin de la rencontre parce qu’il n’était pas question que j’arrive sur le court sans être échauffé. Et tout s’était bien passé. J’avais battu mon partenaire en deux sets secs et il n’avait pu me prendre que quelques jeux. J’avais déjà une assez bonne expérience et je savais que la forme que je tenais en ce moment – la fameuse confiance dont parlent les tennismen qui réussissent, comme ceux qui se plaignent qu’elle les ait abandonnée – pouvait s’évanouir en quelques heures. Et il était donc temps que la rencontre arrive.
Il est arrivé à l’heure et on a commencé. Une petite heure d’essuie-glace et le tour était joué. Il n’avait pu prendre que quatre jeux. On est rentrés ensemble à la maison. J’étais gonflé à bloc. Lui, il avait pris un sacré coup de vieux. J’étais d’un seul coup devenu adulte.
Alors ma carrière de tennisman pouvait maintenant être laissée derrière moi, sans regret. Apprendre ma réussite au brevet des collèges en rentrant a achevé d’ensoleiller la journée. Il faut dire que la proposition d’un redoublement l’année précédente m’avait valu un cinglant : « Il n’est pas méchant, mais qu’est-ce qu’on va faire de lui… ? ». Deux humiliations lavées en quelques heures. Une vraie belle journée si l’on considère que des évènements de ce type pouvaient conduire certains pendant quarante ans à la télévision. Histoire de tenter de solder ce genre de comptes. Moi, je venais de le faire. Et j'avais à peine quatorze ans.
Acte II - Croissances
J’avais été bien formé et éduqué. Et j’étais donc convaincu qu’il s’agissait d’une étape obligée. Que l’on n’avait pas le choix. En somme, que pour entrer sur l’autoroute, il fallait s’acquitter du péage. Et qu’en ce début des années 1990, alors qu’Internet n’était pas encore ce qu’il est devenu, alors que les Pixies ne s’étaient pas encore séparés et que les Red Hot Chili Peppers allaient enfin connaître un succès planétaire, le tarif était de faire la bringue. A ce jeu-là, je me suis révélé ne pas être trop mauvais.
Ma vie se résumait donc, comme pour des centaines de milliers d’étudiants en même temps que moi, et des centaines de milliers avant, à tromper l’ennui. Et donc à faire la fête, très régulièrement. Tous les soirs pour être exact. Le prétexte était ce beau moment que constitue la vie d’étudiant et où il est question d’en profiter puisque la suite s’annonce moins réjouissante. Ces soirées très arrosées sont encouragées parce qu’elles sont censées souder les liens, faire vivre des aventures un peu extrêmes ensemble, histoire de cimenter pour la suite de beaux réseaux d’anciens. Alors les occasions, plus ou moins planifiées, se multipliaient. Discipliné, j’en profitais à plein.
La ville était douce à vivre, avec un petit centre-ville qui permettait d’envisager une vie à pied. Sans le savoir, ma mère m’avait aidé à choisir une chambre juste au-dessus du bar où il fallait être si on voulait vraiment s’en donner à cœur joie. Je décoderai plus tard que ce que j’allais vivre n’avait rien d’exceptionnel, que j’allais simplement être une proie très consentante pour des conventions qui aiment singulièrement prendre dans leurs filets les jeunes publics estudiantins avec la complaisance très assumée des équipes de direction des grandes écoles ou des universités.
Une formule me taraudait cependant, sans relâche : « négatif pour la vie active ». C’était par une de ces journées étouffantes de début d’été. Arrêté à un feu rouge, dans la voiture d’à côté se tenait, derrière son volant, un type cravaté dans une voiture bariolée de publicités. Il était au bout du rouleau. Même pas sûr qu’on ait cru nécessaire de lui prendre l’option clim. J’étais donc rentré à la maison et j’avais lâché à l’assemblée – qui en avait été médusée – un définitif : « négatif pour la vie active ! ». Gâcher sa vie ne devait pas être une fatalité, j’en étais certain.
La question que se posent tous les adolescents commençait donc à virer sérieusement à l’obsession : que faire ? Que faire pour éviter une vie comme celle-là, pour ne pas sombrer dans cet ennui-là ? J’ai vite pris conscience que si les baignoires d’alcool permettaient de ne pas trop se la poser, un jour ou l’autre le réveil risquait d’être difficile. C’est pourquoi l’absence d’une quelconque vocation ou d’un talent avéré pour quelque activité que ce soit devenait réellement problématique.
C’est au sortir d’un dîner auquel je m’étais rendu pour justifier la contribution mensuelle de ma grand-mère à mes beuveries, alors que je marchais rapidement dans des rues piétonnes désertées, alors que j’avais le moral plus que jamais dans les chaussettes, que la grâce m’a foudroyé : écrivain !
Si j’aurais été bien incapable de dire d’où était venue cette idée, apporter cette réponse à la fameuse question « que faire ? » présentait cependant de multiples avantages qui l’imposait avec la force de l’évidence. L’écrivain jouissait encore d’une bonne réputation, son activité restait respectable et, à l’image de la cocaïne et à la différence de l’alcool ou de l’héroïne, l’activité d’écriture restait compatible avec toute forme de vie sociale. On ne pouvait pas en dire autant d’autres activités que j’avais envisagées plus ou moins sérieusement pour échapper à la fameuse vie active et dont il avait fallu rapidement abandonner l’idée.
Ainsi, si devenir acteur était une belle piste pour un adolescent en mal de sens, j’étais certain qu’y parvenir aurait supposé de s’adjoindre des concours divers dont je n’avais aucune idée. Qui plus est, en cas de réussite, cela revenait à perdre tout anonymat et il y avait un risque non négligeable de mal tourner et de finir à la télé. Sur ce dernier point, j’avais très vite donné en me ridiculisant dans quelques jeux télévisés idiots et constaté que l’on ne pouvait sérieusement envisager de passer sa vie dans des milieux d’abrutis pareils.
L’autre voie, travaillée traditionnellement par les ados en mal de certitudes pour le futur, c’était la musique. Problème : cela supposait un apprentissage technique dont je me sentais proprement incapable sauf à verser dans le chanteur de groupe de rock. Si cette dernière option pouvait sembler en première approche crédible au vu de ma dégaine, j’étais bien conscient qu’elle était peu susceptible de rester viable sur la durée. Que la probabilité d’être le nouveau Mick Jagger tendait de manière asymptotique vers le zéro pointé.
Non, assurément, - mais comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? - le choix de l’écriture ne pouvait que s’imposer. Aucun apprentissage particulier n’était nécessaire, pas plus qu’un quelconque investissement. Mieux : je pouvais d’ores et déjà dire que j’étais écrivain. Ça m’allait bien. Je pouvais même inventer, pour faire tomber une fille, des pages que j’aurais écrites… et brûlées. Parce qu’écrivain maudit, c’était encore mieux qu’écrivain.
Si la perspective était assez alléchante, elle manquait cependant de crédibilité dès lors que la lecture n’avait jamais constitué mon passe-temps favori. Si l’on excepte la lecture des classiques obligés, c’était le calme plat. Force était donc de reconnaître qu’aucun élément objectif ne permettait de nourrir cette intime conviction que j’allais devenir écrivain.
Et puis, un soir, sur une étagère, j’ai aperçu Maudit Manège de Djian. Lorsque j’ai compris que c’était la suite de 37°2, je lui ai emprunté. Je l’ai dévoré d’une traite et je me suis dit, à l’image du Kerouac que je découvrirai un tout petit peu plus tard grâce à Djian : That’s it !
Djian avait réussi à m’embarquer dans ses aventures. Il m’inspirait. Je lisais lentement car je voulais savourer chaque passage. Je cornais les pages que je trouvais envoûtantes. J’aimais ce livre. Djian avait réussi à exprimer tout ce que je ressentais, à dire tout ce que j’aurais voulu hurler, à formuler de manière parfaite tout ce que je ne pouvais que baragouiner. C’était bon d’avoir pour la première fois un véritable ami.
Avec ce bouquin, j’ai commencé à développer une manie : avaler toute l’œuvre de l’écrivain qui a su me toucher pour comprendre qui il est, d’où il vient, ce qui a pu faire qu’il est devenu ce qu’il est devenu : ce type capable de voir ce que d’autres n’aperçoivent pas. J’ai donc poursuivi : 37°2, puis Bleu comme l’enfer, Echine, 50 contre un, Lent Dehors, Crocodiles…
Entre deux Djians se sont glissés quelques amis de mon ami : Sur la Route, Docteur Sax, Satori à Paris, Big Sur, Le monstre des Hawkline, La vengeance de la pelouse, Printemps noir, Un privé à Babylone, Hollywood, Le festin nu… Kerouac, Brautigan, Burroughs, et les autres de la beat generation. En littérature, pas de doute, l’adage fonctionne à merveille.
Rapidement, et spontanément, j’ai donc réduit mon implication dans les fêtes étudiantes pour tenter des expériences d’écriture. C’est un samedi matin que j’ai vécu ma première fois. De la semaine, le samedi était le jour que j’avais toujours préféré. Il était celui où l’on s’était déjà félicité la veille au soir de la fin de la semaine de travail. Il était celui où l’on s’était déjà requinqué. Il était celui qui annonce encore un week-end à venir. Il était celui où ceux qui ont la malchance de travailler pendant que les autres se reposent permettent au commun des mortels de reprendre une vie normale, après une semaine artificiellement gonflée à bloc de rendez-vous divers et variés, aussi nombreux que généralement inutiles.
Je crois que j’ai toujours autant adoré le samedi que j’ai détesté le dimanche. C’est d’ailleurs sans doute pour ça que j’ai toujours voulu que ma vie ne soit qu’une succession de samedi. On devrait tous réfléchir à notre jour de la semaine préféré et à celui que l’on vomit. Ça nous aiderait à choisir notre voie. Ça éviterait à beaucoup des erreurs dramatiques d’orientation.
C’est donc un samedi que j’ai consciencieusement disposé la table basse devant la fenêtre. Que je me suis agenouillé. Et que j’ai eu le sentiment de dévisser réellement, pour la première fois, mon stylo plume. Je pensais à ce grand-père que je n’ai jamais connu et à cet autre que je ne connaissais pas. Pas de doutes, c’était là toute l’importance de l’écriture. Que les enfants sachent qui était leur arrière grand-père, leur grand-mère, leur père, tous ceux qui les ont précédés dans la vie. Qu’ils sachent, tout simplement. Je ne voulais pas que ma vie, ce ne soit que qu’une vingtaine de photos dont dix sont ratées. Je voulais que l’on sache qui j’avais été. Je voulais offrir ça aussi à beaucoup d’autres que je ne voulais pas qu’on oublie. J’étais peut-être la dernière chance de ressusciter Raymond. Et de ne pas oublier les autres.
Rapidement, je me suis donc mis à écrire beaucoup, le soir généralement mais pas exclusivement. J’écrivais sur l’écriture. Sur le sentiment que chaque mot me faisait l’effet d’une feuille morte. Qu’ils venaient se déposer. Et j’écrivais sur cette sensation, cette étrange impression qu’il n’était pas possible d’écrire deux fois la même chose. Que si je m’étais posté devant mon cahier une demi-heure plus tôt, toutes les phrases auraient été différentes. Sans exception.
Ces mots me faisaient l’effet de suivre leur propre parcours, de partir du cerveau ou d’ailleurs, de se laisser transporter au gré du sang jusqu’à mes doigts avant d’être à jamais aplatis, comme la feuille qu’on laisse jaunir entre deux pages d’un gros livre. Et sans cesse cette question me venait : à quoi ressemblerait ce paragraphe si je l’avais écrit hier ? Aurait-il été identique ? Assurément non : la nature démontrait qu’une feuille ne se détachait qu’une fois et qu’elle était immédiatement suivie par une autre qui, même si elle lui ressemble, est différente. Peut-être plus jolie. Peut-être moins. Plus tard, je comprendrais que j’avais raison de me poser ce genre de problème métaphysique en découvrant ce proverbe chinois selon lequel on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Ou ce poème de Machado qui nous dit que de chemin il n’y a point, que les pas sont le chemin, rien de plus. Que j’étais, en fait, par essence, un constructiviste piagetien.
Naturellement, je ne savais pas si ce que j’écrivais était bon ou mauvais. Si c’était de la littérature ou simplement quelques lignes d’un journal intime. Mais j’étais convaincu d’avoir trouvé quelque chose : le sentiment qu’enfin quelque chose se passait dans ma vie. Comme si je touchais du bout des doigts ce après quoi j’avais couru depuis vingt ans. J’étais certain que quelque chose d’important était, là, en train de se jouer.
Un sentiment d’évidence me prenait parfois. Lorsque j’avais couché mes premiers mots sur ce cahier, tout s’était passé comme si je l’avais toujours su. Que je n’étais bon qu’à me pâmer devant cette beauté de mots alignés, et à essayer de l’approcher moi-même. Parce qu’un seul moment de bonheur, j’entends par là tomber sur un bouquin magnifique ou réussir à écrire une longue et belle page, un seul de ces moments donnait le courage d’affronter tout le reste : le sentiment du temps perdu, des moments inutiles, des étapes obligées. Lire, écrire, tout cela me donnait l’impression que je pourrais avaler des montagnes de couleuvres jusqu’au jour où je pourrai me consacrer entièrement à l’écriture. En fait, ce sentiment d’évidence était d’avoir l’impression que tout avait été décidé bien avant. Qu’il y avait un destin. Que j’avais un destin. Qu’on avait tous un destin.
Bien sûr, tous les moments n’étaient pas sereins. Certaines questions pouvaient amener aux portes de la folie. A se demander si l’on n’est pas, au fond, qu’un simple détraqué mental. Comme ce soir où, assis dans la cuisine qui m’étouffait, j’entendais l’espèce de grognement respiratoire que poussait ce frigidaire et qui m’oppressait. Pendant ce qui s’apparentait à de véritables crises, je sentais dans mon crâne comme des petits bonshommes qui me rongeaient le cerveau. Et à chaque fois que j’arrivais à en dégager un d’un violent coup de pied, il y en avait toujours un autre un peu plus balaise qui me balançait un grand coup de poing dans le dos. Il n’y avait rien à faire. Ils étaient toujours plus nombreux. Ils m’effrayaient. J’en transpirais. Mon front était sec mais je pouvais le jurer, je transpirais. Je transpirais des gouttes d’angoisse. Et j’en étais quitte pour une bonne poignée de cheveux en moins.
Alors, j’essayais d’éteindre la lumière, de me mettre bien en boule comme pour me protéger, sous une couette de plus en plus chaude. J’agitais mon cerveau dans tous les sens pour qu’il se décide à signer l’armistice. Ou alors j’armais quelques bonnes dizaines de lignes dans mon cahier et ils pouvaient venir, je savais qu’au moins cette partie là, ils ne l’auraient pas. Je voulais mettre ma vie à l’abri du plus solide des coffres-forts, avec tous les derniers alliages de métaux en guise de parois. Et ces angoisses pouvaient toujours essayer de le percer, elles étaient attendues de pied ferme. Je ne voulais pas devenir adulte. Je ne voulais pas devenir ce que me promettait, tous les jours, la société : une espèce de crétin qui passe sa vie à la rater, sans s’en rendre compte. Je savais que le risque était grand, que tout le monde me poussait à devenir un cheval dans un champ de courses, lancé comme une furie. Que je devais être le pur sang qui, dès le départ donné, se rue afin d’être devant. Devant le troupeau. Mais toujours dedans. Mais moi je ne voulais pas, je ne pouvais pas m’imaginer passer la ligne d’arrivée, épuisé, avec les autres. Il fallait que je m’échappe avant l’instant fatal. Avant l’arrivée.
Et puis, passées quelques semaines, passés ces délires qu’ont sans doute connus nos récents gamins trop facebookisés, nos jeunes en perdition plein de poudres dans le nez où de fumée dans les poumons, la question de mon devenir était brusquement réapparue.
Pour que l’hypothèse que je puisse faire profession d’écriture reste crédible, et qu’elle continue d’être susceptible d’apaiser mes doutes, il fallait se lancer. Lâcher les cahiers, lâcher les lignes fugitives, tenter d’écrire un chapitre, le premier de mon livre. Ca s’est rapidement révélé impossible. Des paragraphes froids, sans vie, sans intérêt. Incapable de raconter une histoire. Alors je me consolais en me disant que j’étais trop pressé. Que je voulais aller trop vite. Et les questions que je tentais de tenir à distance réapparaissaient. Que signifiait écrire ? Comment écrire ? Etait-ce un plaisir, un travail, un devoir ? Fallait-il écrire pour être lu ? Je m’agitais de plus en plus tandis que la question de ce foutu bouquin, toujours au point mort, devenait de plus en plus sensible. Comment serait-il construit ? Y aurait-il un début et une fin ? Et si je ne parvenais jamais à le sortir ?
Au plus fort des moments de doutes et de détresse, j’imaginais mes gosses en train de le lire. Et mes petits-enfants aussi. Je voulais que lorsqu’on leur demanderait qui était leur père et qui avait été leur grand-père, ils sachent quoi dire. Que ça avait été un écrivain. Pas quelqu’un qui avait passé sa vie à emmerder les autres. Pas quelqu’un qui avait regardé sa vie filer, les bras croisés. Et qu’ils en soient fier parce qu’il aurait vécu l’ancêtre. Parce qu’il aurait été quelqu’un de bien. Et qu’ils puissent expliquer à tous que ce n’était pas bien grave s’il n’avait pas été quelqu’un… Que ce qui comptait, au fond, c’est qu’il ait été simplement quelqu’un de bien.
Et puis une fin d’après-midi, je me suis rendu compte que j’étais en train de devenir réellement dingue. Que j’avais des souris chez moi, là. Qu’elles gambadaient sous le matelas. Il y avait des souris dans mon home sweet home. Et j’avais mis des mois à m’en rendre compte. Pas de doutes, j’étais donc bien en train de devenir cinglé.
J’étais surtout de moins en moins dupe. Cette histoire d’écriture ressemblait de plus en plus à une énorme cuite, et j’en étais quitte pour une bonne gueule de bois. Rien n’avançait. J’étais incapable d’écrire ce foutu bouquin, alors que je me prenais à rêver de lumières. Bien sûr, je me défendais. Je me disais que j’étais sûr que si, un jour, il y avait un bouquin de trois cents pages que j’avais écrit, il faudrait que les gens soient bien accrochés à leur siège pour ne pas le balancer par la fenêtre au bout de dix pages ! Et qu’il y en aurait toujours pour dire que j’avais décrit la difficulté de la création. Et qu’ils auraient raison.
Je m’enfonçais en fait de plus en plus dans la dépression. Je ne touchais pas à la machine. J’en étais proprement incapable. Et je sentais progressivement la vie me rattraper. Leurs vies me rattraper. Comme s’ils étaient nombreux à m’en vouloir de pas être comme eux. Comme s’ils essayaient de me mettre une espèce de flèche rose fluo devant les yeux et du noir partout autour. Pour me montrer qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Que la vérité était là. Qu’il fallait devenir positif pour la vie active. Jamais je n’aurais dû dire à ma mère que je voulais être écrivain...
Mais bon Dieu, ma vie ne pouvait quand même pas n’être que ça ! Je ne pouvais pas envisager de me retourner et de ne rien voir. Il fallait vraiment que j’attaque mon bouquin. C’était vital. Que je le pose à la face du monde. Pour ne pas me laisser bouffer, comme tant d’autres avant moi. Il fallait que je puisse me tenir droit. Que je ne les laisse pas m’emmener. Que je ne laisse pas tous ces salauds me guider tout droit vers la mort, sans détour. Je me sentais comme le condamné à mort qui pénètre dans l’ultime couloir, entouré par des types chargés de vérifier qu’il ne s’enfuit pas. Qu’il ne s’écarte pas de la route qu’on lui a tracée. C’était l’effet que ça me faisait, en tout cas, chaque fois que quelqu’un me disait : « Alors tu en es où ? Qu’est-ce que tu vas faire l’année prochaine ? Quels sont tes projets ? ».
Mais qu’est-ce qu’ils voulaient faire de moi un marchand ? Qu’était-ce que le fric ? Je n’étais pas totalement con. Je savais bien qu’il en fallait. Et qu’il valait mieux en avoir beaucoup. Mais est-ce que ça faisait sens ? Est-ce que ça suffisait à remplir une vie ? Est-ce que ça suffisait à être fier de soi ? A ne pas avoir honte de se gâcher des heures derrière un bureau à faire des trucs inutiles ? Alors je repensais à mon bouquin. Quand on venait m’agripper par le col et me tirer par la manche, je pensais à lui. Il n’y avait donc pas trente-six solutions. Il fallait s’y attaquer sérieusement. Se poser les fesses devant cette machine et entrer en lutte avec elle. Mais à chaque fois que je m’y mettais, j’avais l’impression de m’agenouiller devant la cuvette des toilettes. Quand je tapais une touche, que je me mettais les doigts dans la bouche. Tout au fond. Alors j’hurlais contre la terre entière.
Un séjour de fin d’études aux Etats-Unis a offert une parenthèse bienvenue : veste noire en cuir achetée sur un marché de Lisbonne quelques mois auparavant, T-shirt blanc en V, décapotable rouge, San Francisco, les grands parcs, L.A., une nuit sur quatre à l’hôtel, les autres passées à dormir dans la voiture. A Malibu, on avait eu de la chance, on avait pu prendre une douche sur la plage.
Et je suis revenu de là avec la ferme conviction qu’il fallait maintenant être sérieux. Que ces trois semaines de voyage étaient amplement suffisantes pour être certain que je n’avais rien d’un routard, et donc pas nécessairement grand-chose d’un écrivain. Qu’il allait donc falloir trouver autre chose. Alors j’ai décidé d’aller faire un petit tour à l’université. Et c’est grâce à la fac, grâce à notre belle université française, que j’ai découvert « Surveiller et Punir ». Et que j’ai finalement été guéri.
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