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Extrait : Mémoires de crise (III) - Operating System - VOICE (avec vidéos) - 2 (Auteur : J.-Ph. Denis)

 

 

Extrait de l'HyperBook "Mémoires de Crise", 

 Collection « Bibliothèque du MAUSS numérique », 24 septembre 2010, 112 p.

(ou disponible pour Kindle, IPhone, Ipad, Stanza, Sony EReader... )  

 

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MEMOIRES DE CRISE

 

(III)

 

Operating System - VOICE

 

(avec vidéos)

 

- Part 2 -

 

 

 

Acte III – Maturité

 

Si ceux qui se sont un jour vraiment risqués à un auteur comme Foucault ne peuvent plus jamais totalement être les mêmes, c’est parce qu’ils sont sauvés de ce mal que l’on connaît tous : celui de la quête de sens. Parce que ceux qui l’ont vraiment lu savent que, précisément, de sens il n’y a point. Ou plutôt que le sens même est toujours imposé par certains au service de certains, que le sens est fragile et qu’il résulte de confrontations et de champs de forces. Que le simple fait de vouloir un sens, de le demander, de le réclamer, c’est prendre le risque de devenir la proie de ceux qui ne demandent rien d’autres que d’en donner. Ceux qui, comme par hasard, détiennent les places dominantes de pouvoir.


 

 

 

Quand j’ai lu Foucault par-dessus les épaules de Deleuze, j’ai immédiatement partagé l’idée que les anneaux d’un serpent sont plus compliqués que les trous d’une taupinière. Que Foucault est d’abord utile comme exemple, à faire travailler, encore et encore. Pas pour se laisser enfermer dans ses grilles de lectures. Si l’on est transformé par Foucault, c’est d’abord par ça, par là. Par cette idée que le seul sens à rechercher est dans la construction de son propre devenir. Foucault est celui grâce auquel j’ai appris que tout ce que nous considérons comme acquis, comme évident est en réalité une défaite de notre capacité à reconcevoir notre devenir.

Je suis reparti de toutes ces lectures et relectures avec quelques principes et concepts bien opératoires et qui fonctionnent à merveille. On peut les ramasser autour de quelques propositions-forces, bien utiles pour se laisser guider au quotidien.

Proposition 1. L’exercice du pouvoir est le propre de la vie humaine en société.

Pas de société sans relations de pouvoirs, sans gouvernement des hommes par d’autres hommes. Le pouvoir s’exerce, il ne se possède pas. C’est plutôt même l’inverse : le risque est toujours bien réel que l’ivresse du pouvoir possède celui qui l’exerce, la réciproque étant fausse. L’exercice du pouvoir est affaire de places occupées ainsi que de capacités d’action sur les actions des autres. Une société sans relations de pouvoirs ne peut être qu’une abstraction condensera magistralement Foucault.

Proposition 2. Le savoir est une source et un objectif du pouvoir.

Il y a une relation dialectique, même dialogique entre savoir et pouvoir, puisque l’un et l’autre se nourrissent l’un de l’autre. Il y a un sol « positif » de notre savoir à partir desquels sortent les troncs et les branches du pouvoir qui ensemencent à leur tour le savoir. Le savoir distribue les places, finalement organise les positions d’exercice du pouvoir et leurs relations. Parfois, mais seulement parfois, les rapports de pouvoirs peuvent dégénérer en rapports de domination. Mais le pouvoir, au fond, n’est pensable que dans sa confrontation à des forces qui potentiellement peuvent lui résister.

Proposition 3. Les relations de pouvoir sont d’autant plus puissantes qu’elles sont masquées.

Bien au contraire puisque l’objectif peut même être de les rendre invisibles, à l’image du fameux panoptisme de Bentham. C’est à cela que Bourdieu, souvent si mal compris, mais aussi parfois peut être un peu trop emporté par lui même, a consacré sa vie. Comprendre les logiques de reproduction sociale, de distinction, d’habitus qui donnent leur effectivité à ces phénomènes. Et toujours dans l’objectif d’aider ceux qui subissent cet habitus à s’en émanciper. Pas de doute, même si l’on ne partage pas tout, se laisser guider par l’exemple de Bourdieu, ça donne une éthique.

Proposition 4. Inutile d’espérer maîtriser, les hommes sont ainsi faits que lorsqu’ils sont ensemble, ils créent des choses qui les dépassent.

Des mythes bien sûr. Mais aussi et surtout des victimes expiatoires girardiennes récurrentes qui permettent de décharger les tensions et de continuer, après ces moments de pure folie, à continuer à vivre ensemble dans un désir mimétique autoréférentiel infini. J.-P. Dupuy a bien qualifié ce truc que créent les hommes malgré eux quand ils sont ensemble : l’auto-transcendance du social. Sans relâche, cette auto-transcendance doit être rappelée au service de la pratique du catastrophisme éclairé que Dupuy appelle de ses vœux.

Proposition 5. La connaissance, finalement, est toujours affaire de résistance.

Résister, quel qu’en soit le moyen ou la façon, c’est exister. C’est dans la résistance que se forge l’identité. Non que celle-ci suppose toujours la rébellion, mais parce que résister c’est simplement refuser l’évidence, refuser le monde tel qu’il est présenté dans son évidence. Résister peut conduire à accepter l’agencement des relations de pouvoirs si celui-ci paraît juste ou moins inéquitable que d’autres. Mais en conscience, sans jamais céder à la facilité. Résister suppose donc de devenir un acharné du savoir. Puisqu’il s’agit de traquer ce qui se cache derrière des évidences dont le propre est, par nature, de ne point se laisser débusquer facilement.


 

 

Avec un schéma mental ainsi armé, regarder la décennie 2000 s’écouler s’est révélé une activité tout à fait passionnante.  Parce que le temps avait fini de virer au gris foncé, très foncé. Entre la faillite de l’équipe de France de foot, les insultes d’Anelka et le retour d’Henry, l’affaire Woerth-Bettencourt après l’affaire EPAD-Fouquet’s-yacht de Bolloré, après l’appart, le jet, les cigares, les universitaires toujours au basque qui ne voulaient rien comprendre à la LRU, les pauv’ cons qui ne trouvaient rien de mieux à foutre que se suicider… Oui,l’environnement était devenu progressivement celui d’une crise financière, économique, sociale, sociétale, morale sans précédent depuis quatre-vingt ans. Même s'il était pourtant évident que ce que nous étions en train de vivre pouvait largement être anticipé...


 

 

Dans la hotte de mes capacités, j’avais progressivement développé au cours de cette décennie 2000, à force de pratique de stratégiste, un concept formidable : l’exemplarité. Ce concept qui m’avait donné l’énergie de vaincre le paternel en m’inspirant du métis, de refuser quelques postes plutôt bien payés en m’inspirant des exemples intenses des beatniks. Cette exemplarité qui avait fait que j’étais devenu un universitaire alors que j’aurais pu faire tant de choses moins bien.

Au début, mon concept n’avait pas spécialement d’ambition. Je voulais juste tenter quelque chose. Ça avait donné un petit texte sur l’exemplarité, écrit pendant l’été et sorti fin 2009, passé évidemment inaperçu.

Je m’y essayais à quelques articulations créatives. Et si on avait oublié un terme ? Et si plutôt que de raisonner toujours sur deux points, toujours sur deux pôles – droite / gauche, blanc / noir, etc. – on était passé à côté de l’essentiel. Si on avait oublié que rien n’est pensable sans le triangle…

Il faut dire que cela faisait plus de dix ans que je voyais les ravages du calcul. Et que la seule explication robuste et donc la seule alternative à ces délires dans les milieux académiques autorisés était réputée être le mimétisme. Alors, au début, chercher le troisième terme relevait un peu d’une blague. Ce n’était pas fait pour dépasser le cadre du dialogue entre initiés. Il ne s’agissait que de tenter l’expérience, de voir s’il y avait une trouvaille à faire. Juste par pur plaisir intellectuel. Et puis ça avait fonctionné. Au-delà de mes espérances, même.

Il est vrai que j’étais un stratégiste pour reprendre le concept consacré par le Général Poirier. Que la stratégie était ma discipline d’origine. Que j’avais passé les dix dernières années à enseigner que la stratégie consiste à assurer, sur la durée, la congruence entre les « exigences » de l’environnement et les « capacités » de l’organisation. Et que les nouvelles exigences de compréhension de l’environnement avaient trouvé quelque écho dans mes capacités singulières.

Persuadé de tenir ici un truc, j’ai invité à dîner mon plus vieil ami, celui que je porte toujours à mes côtés, qui m’inspire sans cesse, du côté des jardins du Luxembourg. Je lui avais envoyé un jet d’un premier bouquin que j’envisageais, sur lequel je transpirais sans relâche depuis des mois, mais qui n’avançait pas.

Et puis on avait refait le monde, comme d’habitude. Les gamins étaient détruits par un mimétisme ravageur, c’est ce qu’il soutenait. Et c’était dès l’école qu’ils s’enfonçaient. Et Paris fonctionnait maintenant comme un ghetto. Les mômes y restaient relativement préservés, mais les barrières se dressaient de partout. Paris ne se laissait plus pénétrer. Et, alentour, ça partait en vrille. Alors oui, effectivement, le corps social était sous très haute tension. « Et si Sarkozy annonçait une baisse des retraites de 20 % ? Et si la moitié de l’Europe brûlait ? Alors dépêchez-vous de sortir un texte, n’importe lequel, lâchez les chevaux… Mais dépêchez-vous ! ».

Ainsi habilité, il ne restait plus qu’à foncer. Y aller. Tout balancer, quitte à faire ensuite comme aux Guignols : reprendre une vie normale, après... Je me retrouvais donc bon pour le front. Et je suis parti comme une fusée. A décharge, il n’avait pas eu à pousser bien fort. Et c’est comme ça que, comme toujours, je l’ai écouté, et puis j’ai fini par n’en faire qu’à ma tête.

Avec tout ça en arrière-plan, j’ai entrepris l’aventure, j’ai décidé de tenter l’expérience. Juste pour voir si l’ami Foucault avait eu raison, lui qui m’avait déjà été si utile en maintes occasions. Juste pour voir si mon triptyque calcul – mimétisme – exemplarité pouvait permettait d’événementialiser le réel. Pour tester la capacité du réel à résister ou à se laisser faire. Et voir quelles autres évidences pourraient ainsi se laisser débusquer. Voir où ça emmènerait. Réussir finalement ce truc qui fait rêver tous les scientifiques depuis la nuit des temps : anticiper l’avenir, rien de moins.

Et c’est comme ça que j’ai produit un premier O.E.N.I. Un objet écrit non identifié. Il était mal ficelé, pas vraiment achevé. Il s’intitulait Mémoires de Crise (1) – RAM-EXIT.


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A l’écriture de ce premier tome, les briques se sont assemblées d’elles-mêmes. Une folle cohérence alimentait la folie du marché, folie qui reposait sur une solitude insondable des êtres ; solitude qui accompagnait, provoquait, portait l’emprise de l’espace marchand. Et le bain de sang, maintenant, vraiment, n’était pas loin. Il suffisait d’un rien.

Et j’avais vraiment pris peur en constatant que ce que j’écrivais le lundi se produisait le vendredi. Que la Grèce était déjà touchée. Que les conséquences sociales étaient hallucinantes. Que le modèle fonctionnait parfaitement. Qu’il permettait d’anticiper les évènements. Et que ça n’avait rien de rassurant.


 

 

Tout allait donc continuer comme dans RAM-EXIT. La programmation était implacable, les données du problème étaient évidentes, l’avenir était écrit. L’Europe allait disparaître, une fois l’implosion de l’euro définitivement achevée. Aucune forme de solidarité ne résisterait à la folie du marché.


 

 

 

A l’écriture de ce premier O.E.N.I. me résonnait sans cesse ce passage du Wall Street de Stone où Gordon Gekko convainc les syndicats de la Blue Star après avoir provoqué la crise de confiance. Qu’il les enfle jusqu’à la moelle pour mettre la main sur le liquide, sur les fonds de l’épargne retraite. C’était exactement ce qui était en train de se produire.

RAM-EXIT, donc. Parce que toutes les briques se glissaient les unes dans les autres. RAM, le sigle de la mémoire vive, celle qui permet de faire tourner la machine à calculer de l’avatar de l’homo-œconomicus : leressourceful-evaluative-maximizing-model, le REMM de Jensen et Meckling.

Cette prodigieuse RAM qui a démesurément décuplé les capacités de cet individu obsédé par l’exitd’Hirschman. Cet individu qui, sans cesse, fait défection. Qui ne pense qu’au départ, à tout quitter, sans cesse. Qui a vu tout l’intérêt qu’il y a à entretenir une sorte de mouvement perpétuel.

Ce RAM-REMM-EXIT qui est aussi WIN. Qui a par nature, comme tous les financiers le savent, une préférence pour la liquidité. Et une obsession, et une seule : le plus, le toujours plus. Ce type insatiable, incorrigible, qui peuple notre modernité liquide pour filer Bauman. Qui la provoque cette liquidité, sans relâche. Qui cherche sans cesse à vaincre son adversaire, le temps. Qui a mis au point l’algo-trading. Qui sans relâche arrive à aller encore plus vite. Qui court après l’hyper-vitesse de Virilio, la rattrape, la dépasse. Et qui gagne. Toujours. 

Ce RAM-REMM-EXIT-WIN donc, qui sait surtout qu’il n’a rien à craindre puisque tout se passe de gré à gré. Puisque le juge n’est pas habilité à trancher des accords librement consentis. Des choix d’exploitation, comme on dit. Qu’il n’est habilité qu’à trancher sur des triches avérées. Et qu’en aucune manière, ici, ce n’était le cas. Au contraire même, puisqu’il ne s’agit que de faire le meilleur usage de cette chose gravée au fronton des droits de l’homme : la liberté et son double, l’envie.


 

 

C’est ce modèle de l’homme qui a définitivement provoqué la crise. Parce que, dans notre monde technologisé et globalisé, les progrès de la technique font que le réel, désormais, est d’abord le produit des modèles. La puissance des techniques produit un monde qui n’est plus constatable qu’ex post, après coup, en permanente transformation. "On tire un lapin du haut de forme et le public applaudit", pour reprendre la formule de Gekko dans Wall Street lorsque le gamin lui demande des comptes sur la Blue Star. Oui, la technique n’a de cesse désormais de produire le monde que l’on vit et celui qui arrive.

Les affaires Société Générale mais aussi Messier, Forgeard, Tapie l’ont parfaitement démontré. Et cette transformation opère avec d’autant plus d’efficacité que les nouveaux « voyous » n’ont rien à craindre... du moins pour l’instant. Tant que la science et le droit sont les références. Car le problème de tous les « scandales » qui ont émaillé la décennie passée est celui d’un abus de confiance, au mieux celui d’un délit de non-initié, dont les protagonistes des "affaires" se sont rendus coupables.

L’hypothèse sous-jacente à RAM-EXIT, c’est que la dématérialisation des échanges et leur globalisation ont fait entrer en crise le modèle rationnel-légal de Weber. Cette source de légitimité qui repose sur l’articulation de la science et du droit, du rationnel et du légal, qui fonde notre représentation de la démocratie. Ces deux mamelles scientifiques et juridiques qui justifient que l’on ait pu croire possible et souhaitable de laisser, toujours, le « libre » marché de faire son oeuvre.

Ces scandales et ces crises, dont RAM-EXIT met en évidence les racines, montrent que la seule issue se trouve dans un droit qui redeviendrait moral et politique. Car seules des formes nouvelles de techno-juridicité sont susceptibles de contenir les dérives intrinsèques de la technoscience. C’est donc un techno-weberianisme qu’il nous faut reconcevoir.

Ceci est d’autant plus urgent que la société reste si fragile, tellement en tension, toujours prête à l’implosion. Car le marché est un Léviathan qui ne saurait faire oublier que la rage, à tout moment, peut reprendre les peuples. Et qu'elle est l'un des euphorisants parmi les plus puissants. 


 


Après l’accès de stress, pour ne pas dire de panique, suscité par RAM-EXIT, je me suis dans un premier temps rassuré en pensant qu’il restait deux attitudes hirschmaniennes. Que ROM-loyalty allait faire contrepoids. Mais arrivé au terme de ce second O.E.N. I., il a bien fallu se rendre à l’évidence : hélas, il n’y avait pas grand-chose à attendre de la loyauté hirschmanienne pour nous tirer d’affaire.


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L’interrogation qui me traversait en écrivant ROM-Loyalty était en quelque sorte la suivante : puisque les lumières issues de l’union de la science et du droit fondent le sol positif – comme aurait dit Foucault – de nos républiques démocratiques, le contrepoids aux dangers d’une technologisation et d’une globalisation effrénées peut-il se trouver dans des formes renouvelées d’ordre pré-moderne tels que les a définis Schumpeter ? Des ordres sociaux fondés sur de nouvelles formes de loyauté et de fidélité à la tradition, pour filer Weber à nouveau.

Après avoir été porté par l’écriture de ce second O.E.N.I., la réponse s’est imposée comme négative. Car le principe girardien, explicatif du mimétisme, dont on peut sérieusement défendre qu’il entretient une relation très étroite avec la loyauté, oui ce principe vise toujours juste mais aussi toujours après coup. Il fonctionne de manière impeccable pour expliquer, mais il arrive toujours trop tard, après coup.


 

 

 

Le ressort fondamental des mouvements de panique se trouve dans la peur de la douleur, le Pain Avoidance Model (PAM). C’est ce que défendent (encore eux !) Jensen et Meckling. Effectivement, je suis arrivé à la même conclusion qu’il n’y a rien à espérer réellement de la loyauté pour nous tirer d’affaire, pour faire contrepoids aux dérives intrinsèques du calcul : la loyauté caractérise un être humain pour lequel le refus de la douleur, la paresse chère à Cotta – physique, musculaire, neuronale… – constitue le ressort fondamental des actions.

La loyalty n’est finalement que l’expression politique de l’apathie. La loyalty est le moteur qui engendre le comportement de résignation. Et voici comment on retrouve un symptôme trop souvent occulté, et que le même Cotta est l’un des rares à rappeler : le régime politique démocratique est ultra-minoritaire dans notre monde. Quand les peuples ont un droit de vote, ils ne l’utilisent pas, ils s’abstiennent. Ils ne se mobilisent, ne sortent de leur paresse, que par calcul, pour la sauvegarde d’intérêts corporatistes. Pas pour un monde plus juste.

Avec l’œil du stratégiste, cette loyauté apathique se comprend aisément si l’on garde à l’esprit que l’exitest toujours coûteux. James March l’a en effet démontré définitivement : explorer est plus coûteux qu’exploiter. Explorer déclenche toujours des coûts de transaction échoués. Explorer contraint toujours à l’abandon d’actifs spécifiques. Et il n’y a finalement que l’illusion d’une propriété autre, que l’ivresse de plus de croissance qui peut conduire à accepter de devenir déloyal, de pratiquer l’exit. L’exit libère mais suppose de renoncer. Il n’est envisagé que lorsqu’un dédommagement plus fort est espéré. Car il suppose, toujours, de prendre le risque d’abandonner, d’accepter d’être dépossédé.

Et c’est précisément ce refus de la douleur de l’exploration qui est au cœur de la loyalty. Parce qu’effacer le disque dur, la ROM, serait trop coûteux. Trop lourd. Insupportable. Chaque constat de départ impossible, chaque échec renforce alors la loyalty, par l’un de ces procès paradoxaux qui font que la victime se solidarise avec son bourreau. Qu’elle préfère même s’effacer, se cacher, plutôt que d’affronter le réel dans un combat perdu d’avance.

La loyalty est l’absence même de pensée d’un devenir. Bien qu’essentielle à toute société, elle est politiquement haïssable, du moins dans la forme idéale formulée par Hirschman. Elle interdit la (re)conception du nouveau au motif d’un impératif de respect des conventions, au principe que la tradition doit légitimer l’exercice du pouvoir. Tu respecteras et tu honoreras ton père et ta mère… même si tu juges qu’ils ne le méritent pas. Tel est le ressort viscéral de la loyalty.

 

 


Une loyalty qui, toujours, ne peut que s’affronter avec l’exit. Mais une loyalty qui est lente, qui est poussive, qui ne supporte pas le changement. Une loyalty que le double mouvement de globalisation et de dématérialisation n’a de cesse de chahuter. Et qui finit par n’avoir plus d’autres perspectives que de prendre les armes ou d’en finir. 

Considérer certains faits à la lumière de cette loyalty met en évidence combien il est au mieux inconscient, au pire d’un cynisme insupportable de (se) jouer ainsi avec la force de la tradition. Comme cette lecture de la lettre de Guy Môquet, alors que l’on s’extrait soi-même de tout respect des symboles. Comme ce débarquement dans la cité des 4000 – haut lieu s’il en est aujourd’hui de formes de loyalty à la bande, à la « famille » – alors même que l’on avait promis d’y passer le kärcher et que l’on est le symbole de ce contre quoi s’est construit le clan : le pouvoir dominant.

Alors oui, quand cette déclaration de guerre de l’exit à la loyalty se passe au moment même où une manifestation de plus d’un million de personnes dans les rues contre les retraites se déroule ; lorsque l’on est aux prises avec une affaire Woerth qui s’étend et qui enfle. Lorsque l’on tente de provoquer les formes de loyalty, de les attiser, de les dresser les unes contre les autres pour reprendre le contrôle de l’agenda médiatique ; oui, voilà des formes évidentes d’abus de confiance caractérisés.

A trop désigner les barbares, à trop jouer au pompier pyromane, voilà qui est irresponsable et pourrait bien nous amener à des formes nouvelles de guerre civile. Parce qu’on ne joue pas impunément sur la loyauté des petites gens. Parce qu’on n’appuie pas sans risque sur les névroses de ceux qui n’ont pas pu dépasser les drames de leurs histoires personnelles. Parce que ROM-Loyalty se termine dans le sang. Selon les mécanismes bien connus qui font entrer dans une véritable chute libre.

 

 

 

 

On pourrait considérer que l’accusation d’abus de confiance caractérisé portée ici est trop forte. La réponse est non. Parce que, de deux choses l’une. Soit les armées de conseillers rémunérés plusieurs dizaines de milliers d’euros chaque mois ne connaissent pas Hirschman, pas Foucault, pas Deleuze, pas Bourdieu, pas Mauss et alors ils abusent leurs émoluments puisque leur incompétence par inculture abuse notre confiance. Soit, au contraire, ils savent, ils connaissent, et alors c’est encore pire : l’abus de confiance est prémédité puisque tout acte est posé pour maintenir une véritable arnaque généralisée.

La conclusion de ROM-Loyalty est donc sans appel. Ce n’est pas dans la tradition, du moins pas dans la forme mimétique qui sous-tend toute dynamique traditionnelle, qui prédétermine les comportements, que la technoscience trouvera les linéaments de nouvelles formes de techno-juridicité propres à contenir les dérives de l’exit. Bourdieu avait tort, hélas, lorsqu’il déclarait : « la sociologie exerce par soi un effet – qui me paraît libérateur – toutes les fois que les mécanismes dont elle énonce les lois de fonctionnement doivent une part de leur efficacité à la méconnaissance […] on comprend que la sociologie se voit sans cesse contester le statut de science, et d’abord évidemment par tous ceux qui ont besoin des ténèbres de la méconnaissance pour exercer leur commerce symbolique » (in Leçon sur la leçon, 1982, p. 20-21).

Non, savoir ne guérit pas, seule l’action guérit. Non, la sociologie n’exerce pas « par soi », mais seulement quand elle vient nourrir ceux qui ont jugé raisonnable d’agir d’abord et de comprendre ensuite. Non, la sociologie ne libère pas ex ante mais ex post, pour aider à comprendre, à rationaliser à justifier. Elle n’aide pas l’action, elle ne peut que libérer une fois l’action entreprise. C’est sa plus grande faiblesse face à la froide rigueur de l’économique. Mais c’est ce qui peut faire sa grande force pour nourrir la chaleur de l’action politique.

 

Et c’est pour ce motif que la figure d’Obama traverse tant RAM-EXIT que ROM-Loyalty. Parce que cesmart guy est peut-être le meilleur exemple que l’on puisse trouver aujourd’hui pour nourrir de nouvelles formes de VOICE d’Hirschman, de prise de parole face aux situations de déclin. Parce qu’il est celui qui rend aujourd’hui légitime et compréhensible, y compris et surtout pour les plus jeunes, pour ceux qui sont démunis de capital symbolique, culturel, social, les accusations d’abus de confiance de notre monde actuel.

Cet Obama au charisme ravageur. Ce charisme qui a quelque chose de divin. Oui ce charme qui pourrait bien être la seule chose susceptible de sortir la techno-cité de l’auto-destruction à laquelle elle est, sinon, promise, si l’on laisse le RAM-EXIT se jouer de la fragilité du ROM-Loyalty.

Ce charme qui semble être le seul susceptible d’ouvrir réellement de nouveaux possibles. Ce charme, excroissance du charisme, cette troisième source du pouvoir légitime chez Weber. Ce charisme qui n’est jamais donné, qui se conquiert dans l’épreuve, face à l’adversité. Ce charisme qui suscite le respect d’abord parce qu’il prêche toujours le meilleur de l’humain.


 

 

 

Ce don du charisme qui peut dès lors appeler, de manière légitime, le contre-don. Ce don qui irrigue effectivement les discours d’Obama depuis son discours fulgurant à la convention démocrate de 2004. Un don entendu au sens de cette triple obligation du donner-recevoir-rendre pour filer un très fin connaisseur de Mauss. Ce don que l’on ne saurait sérieusement considérer comme un acte désintéressé. Que ce reproche fait à la sociologie maussienne est mal pensé…


 

 

 

Le don restera toujours une forme fondamentale des échanges humains, aux côtés du prix et de la contrainte. Le vrai débat ne porte donc pas sur la pertinence ou non de (re)penser le don, mais d’interroger la force de celui-ci comme d’un acte d’abord gouverné par la bienveillance, pas d’une action désintéressée.

Car là où l’utilitarisme postule, avec cynisme, la malveillance une pensée réelle du don peut se reposer sur des postulats de bienveillance et d’intégrité. Un don qui nourrirait la voice en créant de la confiance. En étant susceptible d’avoir raison de la solitude et de la peur, ces deux mots qu’une pensée strictement utilitariste cherche à cheviller au corps de l’individu pour mieux lui paralyser l’esprit.

Ce don, c’est celui des exemples légués, des inspirations qu’ils suscitent. C’est par cette vertu de l’exemplarité qu’un système devient réellement opérant. Un don indissociable d’obligations. Des obligations qui obligent au dépassement de soi, de son égocentrisme, de la folie individuelle qui nous habite tous, d’une manière ou d’une autre. Et dont on ne se grandit que par accès à des exemples autres, inspirants, moteurs.

A la lumière d’un don ainsi conçu comme exemple bienveillant, il devient légitime de juger des actes à l’aune de leur exemplarité. De l’inspiration qu’ils suscitent. Des rires et de l’humour qu’ils déclenchent. De l’ivresse et de la passion qu’ils provoquent.

Ce don de la bienveillance paternelle qui sauve le jeune Sheen du Wall Street d’O. Stone. Lorsqu’il recouvre la vue. Qu’il constate que le plomb est bien plus lourd que la paille, que le soleil se lève bien à l’est. Que la boussole, la carte de son père, est bien juste. Qu’il serait irénique de penser qu’un jour des possédants pourraient ne plus exploiter des (dé)possédés.

Depuis la nuit des temps, capital et travail sont bien par essence toujours en conflit plus ou moins virulent, plus ou moins exprimé, toujours à l’état de potentiel comme dirait P. Lévy. Car c’est toute société qui est traversée de relations de pouvoir, toujours, comme Foucault a mis tant de temps à le formuler mais y est finalement parvenu de manière définitive.

Le reconnaître ne constitue en rien un renoncement. C’est au contraire un appel vibrant pour que soient jugés ceux qui possèdent, qui sont davantage nantis, sur l’autel de l’éventuelle malveillance de leurs actes. C’est un appel pour que, toujours, la seule question qui vaille dans une démocratie reste celle du contre-pouvoir et l’obligation de reddition. C’est un  appel pour que l’économique reste bien encastré, toujours, par l’action politique.

Et ce système politique ne devient « operating », opérant, que lorsque la parole, la voice, dispose de références sur lesquelles prendre appui. Des exemples. Qui charment et attirent. Qui sont au principe du tryptiquecharisme-don-exemplarité. 

Ce troisième ressort des actions humaines, l’exemplarité, est le seul susceptible à pouvoir faire réellement contrepoids aujourd’hui. Au nom de l’impératif de politique de repenser le souci de bienveillance. Cette bienveillance au nom de laquelle tout exercice sans mesure du pouvoir doit être condamné sans autre forme de procès. Avec une fermeté non négociable.

C’est au nom de cette même bienveillance que les stock-options doivent être abrogées, enfin. C’est avec cette lecture de la bienveillance que devraient être réexaminés, pour abus de confiance, les dossiers Bouton, Forgeard, Messier, Zacharias et consorts. Parce que les fortunes faites grâce à la technoscience doivent être condamnées comme autant d’abus de confiance caractérisés au nom de ce charisme-don-bienveillance-VOICE.

Parce que, muni de cette grille de lecture, il est insupportable d’entendre qu’il y aurait des responsables des succès mais qui ne seraient pas coupables des échecs une fois venue l’épreuve du temps long et épais. Parce que seul les arnaqueurs, et je pèse ici mes mots, encaissent des bénéfices instantanés au nom de promesses futures qui ne se réaliseront jamais. Voilà qui est immoral. Voilà qui est tout simplement intolérable. Aux yeux de l’exemplarité. Il faut donc réviser tout ceci. Et obtenir des condamnations, fussent-elles symboliques.

L’exemplarité est la seule voie politique d’avenir.

Pas celle qui est promise par le gros temps des affaires. Pas après toutes les "affaires". Pas après s’être extrait de tous les symboles. Pas après les avoir tous piétinés. Tendre les lignes politiques, dresser les égoïsmes les uns contre les autres ne sauraient, jamais, nourrir quelque forme d’exemplarité que ce soit. Ceci n’est jamais que la meilleure semence des graines les plus populistes.

L’exemplarité, la vraie, ne se commande pas. Elle n’est pas possédée. Elle n’appelle aucune mise en scène. L’exemplarité, la vraie, est attribuée par ceux qui acceptent de se laisser guider par un exemple. Jamais, elle ne se gère pas par des communicants, aussi malins et rusés soient-ils.

L’exemplarité ne se maîtrise pas. C’est son charme. Elle s’exerce par elle-même. Et c’est au nom de cette exemplarité que doit être menée, dans notre monde immatériel, la révolution du droit au nom d’une certaine idée de la justice, de l’honneur, de la bienveillance, de l’importance du don qui oblige. Dans tous les sens du termes.

L’exemplarité, la vraie, compose avec la vertu libératrice du marché. Mais elle doit s’acharner à l’arrêter lorsque celui-ci retire leur dignité à certains. L’exemplarité respecte les traditions qui le méritent, mais les met en question et en cause quand la contrainte se mue en oppression insupportable des esprits.

Et c’est dans son courage et son intégrité à procéder par de telles actions ago-antagonistes, dialogiques dirait Morin, bref par le respect qu’impose de lui-même l’exemple culturel, que l’exemplarité devient mère des actions et aventures réellement collectives. Parce que c’est elle qui engendre la confiance.

Cette confiance qu’il ne faut jamais abuser en donnant à penser qu'une alternative á l'incertitude serait possible. Car, dans ce cas, on fait toujours le jeu du pire. Parce que les crises ne sont jamais que les drames de l'Histoire, lorsque celle-ci ne se laisse plus porter par le procès de l'évolution paisible et uniformisatrice pour reprendre la distinction d’Aron.

Et face aux crises inévitables, seule la confiance dans des exemples bienveillants, pris comme sources d’inspiration parce qu’ils sont gouvernés par le sens de la responsabilité des actes, l’anticipation honnête, bien que toujours impossible à mener avec complétude, de leurs conséquences permet de nourrir la seule chose qui nous fait tous tenir : l’espoir.

 

Cet espoir qui constitue la plus grande des ivresses. Qui permet de survivre aux crises. Qui donnerait même envie de les affronter voire de les provoquer. Parce qu’il nourrit l’ivresse d’approcher peut-être, un jour, la hauteur de ces exemples qui nous ont nourris, depuis l’enfance.

Alors, au nom de l’exemplarité qui nourrit la voice, chapeau Mister President. Bravo d’avoir rappelé que lorsque les actes sont gouvernés par la bienveillance, alors, au lieu de faire « pschitt », les actions peuvent enfler. Le battement d’aile de papillon peut déclencher un raz-de-marée. Qu’il peut se transformer un véritable tourbillon qui met tout cul par-dessus tête.

 

 


Le web 2.0 décuple ces possibilités, assurément, que partant de nulle part, un machin qui n’aurait jamais dû exister prenne forme. Qu’il le peut. Tout simplement.


 

 

FIN

  

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